Le principe de Léthé

Un modèle morphodynamique de l’expérience phénoménale

Dans le cadre de la théorie de la perception de Charles S. Peirce et de sa trichotomie fondamentale (priméité, secondéité, tiercéité), un modèle de l’expérience phénoménale est proposé, fondé sur le lacet de prédation de René Thom et sa théorie des prégnances inspirée de Jakob von Uexküll. Ce modèle morphodynamique suggère que le caractère de priméité des qualia résulte d’un processus projectif d’auto-illusion le long d’une boucle rétroactive : une rétrogression de la tiercéité par habitude. Nous verrons en quoi cette projection des qualia diffère d’un simple associationnisme et comment elle offre une solution au « problème de l’illusion ».

Ce qu’il y a d’indéfinissable dans le quale, dans la couleur, n’est rien d’autre qu’une manière brute, péremptoire, de donner en un seul quelque chose, en un seul ton de l’être, des visions passées, des visions d’avenir, par grappes entières.

Maurice Merleau-Ponty (1964a, p. 178).

Redness, though a sensation, does not in the percept proclaim itself as such.

Charles S. Peirce (CP 1.254, 1902).

Cet article propose de rendre compte de l’expérience phénoménale par une modélisation topologique fondée sur le lacet de prédation de René Thom dans le cadre de la théorie des catastrophes. Le modèle proposé met en évidence des captures-envahissements réciproques des qualia entre actants le long de la courbe d’hystérésis qui se déploie dans une catastrophe élémentaire de type « fronce » (ou « cusp »). Ces actants sont les objets épistémiques de la théorie de la perception de Charles S. Peirce : percept, jugement perceptuel, percipuum et ponecipuum. Le modèle, internaliste, supporte l’idée que les qualia résultent d’une projection inconsciente ayant pour origine la mémoire (perceptuelle, sémantique, sensorimotrice…) et les ressources cognitives en général. Après une introduction évoquant les principaux éléments de l’expérience phénoménale utiles à la compréhension de la suite (1), une lecture de Jakob von Uexküll et de René Thom identifiera des homologues des qualia dans leurs travaux (les Tönen et les prégnances, respectivement) (2 et 3). Un rappel succinct sur la théorie de la perception de Peirce est proposé (4), puis est discuté l’apparent paradoxe d’introduire une théorie du discontinu (les catastrophes) dans le cadre du continuisme peircien (5). Le modèle est décrit (6) puis interprété (7), avant d’être proposé comme solution au « problème de l’illusion » qu’a conceptualisé Keith Frankish en 2016 (8). On montrera que sa filiation théorique peut être tracée jusqu’au mécanisme projectif d’Hinausverlegung (« outside transposition ») qu’avait théorisé Uexküll. Le modèle est enfin confronté à la critique de l’associationnisme élaborée par Maurice Merleau-Ponty (9) ainsi qu’aux expériences de pensée classiques (10).

1. Le jaune rayonnant du monde

Dans Mind and Matter (publié pour la première fois en 1958), Erwin Schrödinger consacre un chapitre aux qualia — sans les nommer ainsi — qu’il intitule « The Mystery of Sensual Qualities ». Il s’intéresse alors à la couleur jaune ; une partie de son enquête est en effet fondée sur une particularité de cette couleur :

[L]e rayonnement au voisinage de 590 nm est-il le seul à produire la sensation de jaune ? La réponse est : pas du tout. Si des ondes de 760 nm, qui par elles-mêmes produisent la sensation de rouge, sont mélangées en proportions définies avec des ondes de 535 nm, qui par elles-mêmes produisent la sensation de vert, ce mélange produit un jaune qui ne peut être distingué de celui produit par 590 nm. (Erwin Schrödinger, 1990/1958).

Il conclut : « On ne peut rendre compte de la sensation de couleur par le modèle objectif des ondes lumineuses que le physicien possède. », ajoutant : « On pourrait concevoir que le même processus physiologique aboutisse à une sensation de goût sucré, ou à n’importe quoi d’autre. […] il n’y a pas de processus nerveux dont la description objective inclut les caractéristiques “couleur jaune” ou “goût sucré” […]. » Une quinzaine d’années avant l’article de Thomas Nagel « What is it like to be a bat? » (1974), le grand physicien viennois a bien identifié le « fossé explicatif », qui nous nargue encore aujourd’hui. Cet « explanatory gap » creusé entre physicalisme et théorie des qualia a été conceptualisé par Joseph Levine (1983) pour rendre compte de la difficulté, voire de l’impossibilité selon certains, d’établir des corrélats entre le niveau neural et le niveau phénoménal (pour une revue, voir par exemple Marius M. Stanciu, 2014). Restons un moment dans les tonalités de jaune. Citant Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty utilise l’exemple du citron pour expliciter sa théorie de la perception des couleurs. Dans son cours donné à la Sorbonne, il déclare : « Le jaune du citron n’est pas un monde subjectif d’appréhension du citron : il est le citron. Le citron est étendu à travers ses qualités : c’est l’acidité du citron qui est jaune, c’est le jaune du citron qui est acide. Il n’y a pas de qualités juxtaposées, mais à travers chacune d’elles, on lit toutes les autres. » (Maurice Merleau-Ponty, 1988/1949-1952). Une perception sensorielle comme la couleur jaune advient à la fois comme une immédiateté, compacte et non ambiguë (le jaune est le citron), et comme un déploiement hors d’elle-même, débordant sur les autres qualités de l’objet et transcendant localement sa singularité. Mieux : toute particulière qu’elle soit, elle est une « puissance qui rayonne de l’objet » (Merleau-Ponty, 1976, p. 352) dans le monde :

D’un seul mouvement, elle s’impose comme particulière et cesse d’être visible comme particulière. Le « Monde » est cet ensemble où chaque « partie » quand on la prend pour elle-même ouvre soudain des dimensions illimitées — devient partie totale. Or cette particularité de la couleur, du jaune, et cette universalité ne sont pas contradiction, sont ensemble la sensorialité même : c’est par la même vertu que la couleur, le jaune, à la fois se donne comme un certain être et une dimension[1], l’expression de tout être possible […]. (Merleau-Ponty, 1964a, p. 271).

En termes peirciens, Merleau-Ponty caractérise ici une trichotomie : le jaune du citron jaillit dans sa qualité singulière (sa priméité), est l’indice par relation de contiguïté de l’acidité de l’agrume (sa secondéité) et rayonne de son universalité, déborde et embrasse « dans un même mouvement » tous les jaunes que j’ai eu à voir (sa tiercéité). Dans ce même mouvement, autrement dit dans ce même temps de la perception, réside un double mystère : les qualia portent en eux une richesse évocatrice dont la description physicaliste du monde échoue à rendre compte et, de surcroît, cette complexité, cette profondeur, apparaît première, immédiate, indépendante de toute réflexion. Moins souvent cité que le « fossé explicatif » déjà mentionné, est ce paradoxe de la double universalité : mon expérience sensorielle singulière, discrète, finie, me renvoie immédiatement au continuum de mes expériences passées (première universalité) et également à une dimension symbolique et culturelle (seconde universalité), qui impriment leur tonalité à ma perception ordinaire : tel est le « ce que cela fait pour moi » de voir ce citron-ci, le quale de sa perception hic et nunc. Jaune encore, le célèbre exemple choisi par Charles S. Peirce pour introduire le percept : la manière qu’a cette chaise jaune (et son coussin vert) de l’autre côté de son bureau de s’imposer au regard, brute et sans signification :

Let us say that, as I sit here writing, I see on the other side of my table, a yellow chair with a green cushion. That will be what psychologists term a ‘‘percept’’ (res percepta) […]. The chair I appear to see obtrudes itself upon my gaze; but not as a deputy for anything else, not ‘‘as’’ anything. It simply knocks at the portal of my soul and stands there in the doorway. (CP 7.619, 1903).

Le jugement perceptuel s’impose, hors de toute critique (« being absolutely beyond criticism » (CP 5.181, 1903)) : « That chair is yellow. » (CP 7.635). Ce prédicat n’est pas la sensation en jeu dans le percept mais un jaune « généralisé », une représentation évoquée qui a plus à voir avec la moyenne des jaunes de cette tonalité particulière déjà croisés par Peirce qu’avec le jaune unique de ce tissu d’ameublement précis, vendu par tel fabricant, d’un coupon issu de tel bain de teinture et non du suivant ou du précédent, qui a servi au matelassage de la chaise dans le bureau de Peirce vue sous l’éclairage éclatant de ce jour ensoleillé de 1903 en Pennsylvanie :

Let us consider, first, the predicate, ‘yellow’ in the judgment that ‘this chair appears yellow.’ This predicate is not the sensation involved in the percept, because it is general. It does not even refer particularly to this percept but to a sort of composite photograph of all the yellows that have been seen. (CP 7.634, 1903).

Le contraste est notable entre un Merleau-Ponty qui s’émeut du « rayonnement » du jaune du citron dans le monde et un Peirce qui pointe l’effacement de la priméité sous la tiercéité dans le phénomène de généralisation à l’œuvre dans le jugement perceptuel et la prédication. Chez le premier, la qualité sensible déborde d’elle-même sans perdre sa propriété de priman sensuel, tandis que chez Peirce ce déploiement fait entrer la couleur dans le registre de l’abstraction, car, pour lui, un des mécanismes à l’œuvre dans le jugement perceptuel est la force de l’habitude : c’est elle qui rayonne sur le monde. Derrière ces styles si différents, les deux hommes, outre leur anti-nominalisme, leur critique du cartésianisme et du réductionnisme partagés (Sandra B. Rosenthal & Patrick L. Bourgeois, 1987), auront eu, par-delà leurs positions classiquement vues comme divergentes vis-à-vis du représentationnalisme, plusieurs intuitions communes dont on mentionnera des exemples, comme un fil rouge de cet article. Il ne s’agit évidemment pas de réconcilier vainement l’empirisme avancé du pragmaticisme et la phénoménologie continentale. Simplement de rechercher des éclairages mutuels, des points de contact, notamment au sujet de l’intentionnalité, même si ces contacts sont aigus, non congruents, du fait de l’objectif de naturalisation de celle-ci par Peirce (Thomas L. Short, 2007). De même, nous montrerons que les deux penseurs articulent de manière très proche immédiateté et médiateté de la perception et qu’ils insistent tous deux sur l’incarnation des qualités sensibles, des qualia ; tel est le versant relationnel, présentationnel de leur théorie de la perception.

La relationnalité (d’un sujet à son milieu) est également au cœur de la pensée de Jakob von Uexküll. Dans la recherche des homologues des qualia chez ce dernier, je serai amené à souligner ci-après la nature représentationnelle et internaliste de cette « relationnalité » — en ce sens, fort différente de celle, directe, à l’œuvre dans les affordances selon James J. Gibson — et à mettre l’accent sur la notion négligée d’Hinausverlegung (« outside transposition »).

2. Uexküll et les influences sélectives

L’œuvre de Jakob von Uexküll (1864-1944) a été analysée en profondeur et saluée, en France, par Maurice Merleau-Ponty dès l’immédiat après-guerre puis plus tard par Georges Canguilhem, Gilles Deleuze et Felix Guattari. Elle a aujourd’hui une influence majeure en éthologie, écosémiotique, philosophie naturelle et théorie de la conscience (dans son versant énactiviste). Sans nier, bien au contraire, le rôle majeur qu’il a joué grâce au concept d’Umwelt, il faut aussi avancer que les emprunts et filiations sont parfois partiels voire en contradiction avec la théorie de la nature du zoologiste estonien. Mentionnons seulement en passant sont néovitalisme, son panthéisme goethéen et son anti-darwinisme militant (Tim Elmo Feiten, 2020). C’est dans la théorie de l’Umwelt que la mécompréhension est la plus nette. On sait que par opposition à l’Umgebung (l’environnement, le monde en lui-même, indépendant de l’observateur), Uexküll a conceptualisé l’Umwelt, c’est-à-dire le monde propre (ou milieu) de telle espèce animale, construit sur la base, d’une part, de la perception spécifique qu’elle a de son environnement (en fonction des propriétés physiologiques de ses récepteurs sensoriels) et, d’autre part, de ses comportements vers et en réponse à ces stimuli significatifs, d’où une pluralité des mondes environnants subjectivement significatifs : « Les objets de notre environnement subissent les transformations les plus diverses dans les environnements des animaux : dans le monde des chiens, il n’y a que des choses de chiens, dans le monde des libellules, il n’y a que des choses de libellules. » (Jakob von Uexküll, 1980, p. 355, ma traduction). La somme des stimuli possibles pour l’animal est son Merkwelt (monde perceptif) et la somme de ses réponses possibles son Wirkwelt (monde actantiel), l’ensemble constituant l’Umwelt (Uexküll, 1965, p. 21). Aux récepteurs sensoriels et actantiels répond un contre-assemblage (Gegengefüge) de signes sensibles (Merkmal) et de signes actantiels (Wirkmal) dans l’environnement, « contre-assemblage indissociable, où se cosuscitent l’action et la perception, le sens et le fait » (Augustin Berque, 2016a). L’Umwelt possède donc une double nature, perceptive et actantielle, décrite dans l’exemple fameux de la tique. Fonder ainsi l’animal dans son être subjectif fut une idée pionnière. Un autre point majeur de la théorie de l’Umwelt est le caractère de co-construction de l’organisme et de son milieu : le primum movens est l’existence de schémas internes d’inspiration kantienne — qui ont pris dans les premiers écrits d’Uexküll le nom de Gegenwelt, qui n’est autre que le système nerveux (central et périphérique) vu comme un contre-monde, réplique non pas isomorphe mais parallèle de l’Umwelt — qui structurent et restreignent le perçu du monde extérieur en un ensemble de signes, mais l’Umwelt est également un monde agi, fait d’interactions. Pour illustrer ce point important qui distingue radicalement la théorie du comportement d’Uexküll de celle des béhavioristes de son époque, résumons la trajectoire comportementale de la tique. Si l’acide butyrique excrété par un mammifère de passage, un type de molécules volatiles parmi des milliers qui flottent dans ce coin de prairie, est le signal (interprété comme un signe) qui a pour conséquence motrice le relâchement des muscles des pattes et la chute de la tique sur la toison du mammifère (cas favorable du point de vue de la tique), le contact des poils devient un stimulus inhibiteur en retour qui éteint définitivement la « soif » d’acide butyrique — car sinon la tique ne s’accrocherait pas aux poils du mammifère, baignée qu’elle est alors par cette molécule qui l’instant d’avant lui commandait de lâcher sa prise sur la tige de graminée — et stimule désormais la recherche active d’une zone dépilée, puis d’une zone chaude riche en capillaires sous-cutanés à piquer. Telle est la nature de l’intégration de l’Umwelt et du comportement, selon ce qu’Uexküll dénomme des cercles fonctionnels successifs (Funktionskreisen) :

Ainsi chaque action, avec sa composante perceptive et active, imprime sa signification à tout objet neutre et en fait dans chaque milieu un porteur de signification rattaché au sujet. Étant donné que chaque action commence par la production d’un caractère perceptif et se termine en conférant un caractère actif au même porteur de signification, on peut parler d’un cercle fonctionnel[2] qui relie le porteur de signification au sujet. (Uexküll & Kriszat, 2010/1934, p. 91, cité par Yannick Campion, 2020).

Il est logique que les théoriciens de l’énaction aient vu en Uexküll un précurseur et se soient saisis de cet héritage : « [Notre] idée d’un monde sensorimoteur — un monde de perception et d’action orienté vers le corps — n’est autre que la notion originale d’Umwelt de von Uexküll. » (Thompson, 2007, p. 59). Le subjectivisme d’Uexküll est effectivement énactiviste : « L’émergence d’un soi est aussi, par nécessité, la coémergence d’un domaine d’interactions propre à ce soi, un environnement ou Umwelt. » (Thompson, 2007, p. 158). Un aspect central de la théorie de l’Umwelt ne se retrouve toutefois que rarement chez les phénoménalistes et les énactivistes : sa nature représentationnelle et projective. Carlo Brentari (2013, p. 17) a bien analysé ce qu’Uexküll dénomme Hinausverlegung (« outside transposition » ou « réaffectation vers l’extérieur ») : « [L]es stimuli provenant de la réalité extérieure sont traduits en signes par le système nerveux, puis les signes produits physiologiquement sont transposés vers l’extérieur et, enfin, ils sont vécus comme des qualités objectives du monde. » Pour explorer cette Hinausverlegung, il faut détailler un exemple clé d’Uexküll, celui du comportement du bernard-l’ermite mis en présence d’une anémone de mer et des variations de ses « schèmes de recherche » que des situations contrastées induisent :

On a prouvé que le bernard-l’ermite a besoin d’un schème spatial simple comme signe perceptif. Tout objet qui est d’un certain ordre de grandeur et possède un contour cylindrique ou conique, peut devenir signifiant pour lui. […] le même objet de forme cylindrique — en l’occurrence une anémone de mer — change de signification dans le milieu du même bernard-l’ermite, selon la disposition dans laquelle se trouve ce dernier. […] dans le premier cas, le crustacé avait été privé des anémones qu’il portait sur sa carapace. Dans le deuxième cas, on lui avait également pris sa carapace et, dans le troisième cas, on avait affamé pendant un certain temps le crustacé portant carapace et anémone. Cela suffit à mettre le crustacé dans trois dispositions différentes. Selon ces différentes dispositions, l’anémone change de signification pour le crustacé. Dans le premier cas, où il manque à la coquille du crustacé la couche protectrice d’anémones qui lui sert de défense contre la seiche, le signe perceptif de l’anémone acquiert une « tonalité de défense ». Cela s’exprime par l’acte du crustacé : il la plante sur sa coquille. Si le même crustacé est privé de sa coquille, le signe perceptif de l’anémone acquiert une « tonalité de résidence », ce qui s’exprime par le fait que le crustacé essaie de s’y glisser, même si c’est vain. Dans le troisième cas, où le crustacé est affamé, le signe perceptif de l’anémone reçoit une « tonalité de nutrition », puisque le crustacé commence à la manger. (Uexküll, 2010/1934, p. 107-108).

Ce terme « tonalité » dans la traduction française récente de Charles-Martin Freville[3] correspond au Ton (« tonalité, nuance, coloration »…)[4] chez Uexküll. En anglais, Ton est généralement traduit par « quality » ; cela constitue une nette bifurcation par rapport à la métaphore musicale uexküllienne, mais ouvre explicitement des perspectives interprétatives. Ainsi, l’animal associe à tout élément significatif de son environnement une tonalité, un Ton, qui diffère d’un animal à l’autre pour un même objet de l’environnement et, comme chez le bernard-l’ermite, chez le même animal selon son « humeur » (Stimmung). Le même brin d’herbe existera en tant que nourriture (Esston) pour la vache, en tant qu’obstacle (Hinderniston) pour le scarabée, en tant que boisson (Trinkton) pour la larve de la cigale, etc., exemples cités par le géographe Augustin Berque, qui dénomme fort justement ces attributions de Ton les « en-tant-que » (2016b). Accentuant encore le caractère actif de l’attribution d’un ton par un animal à un objet de l’environnement, Uexküll la dénomme « tonation » (Tönung) — on est pris de vertige à tenter d’imaginer l’ensemble des Tönungen selon toutes les Umwelten des animaux présents dans un milieu donné, modèle d’imbrications, de chevauchements, d’intersections, d’intégration des mondes individuels, rendant compte de manière très moderne de la complexité des réseaux établis au sein d’un biome. Dans Bedeutungslehre (The theory of meaning), Uexküll décrit ainsi la projection mentale de Tönen sur l’image interne que l’animal se fait de son Umwelt :

La perception dépend des organes des sens, qui servent à trier les stimuli qui leur parviennent de toutes parts. Ils éliminent les stimuli inutiles et transforment ceux qui sont utiles à l’organisme en impulsions nerveuses. Lorsque ces impulsions atteignent le cerveau, le carillon vivant [Glockenspiel][5] des cellules cérébrales retentit. Les tonalités propres [Ich-Tönen]du carillon servent de signaux perceptifs des événements extérieurs. Elles sont imprimées [auf geprägt] sur les sources respectives des stimuli en tant que signes perceptifs correspondants, qu’il s’agisse de signaux sonores, visuels, olfactifs ou autres. (Uexküll, 1982/1940, p. 74, ma traduction).

Prägen signifie « estamper, gaufrer, graver, imprimer ». Marquer les représentations mentales d’un Ton, tel est le sens concret que prend l’Hinausverlegung : les signaux d’origine extérieure (Merkzeichen) deviennent des signes (Merkmale), qui génèrent une action[6]. En termes contemporains, on aimerait voir dans les Tönen les affordances de James J. Gibson, mais la nature représentationnelle et interne des Tönen est un obstacle, même si une analogie fonctionnelle a été envisagée[7]. Au cœur du phénomène perceptif selon Uexküll, il est en revanche tentant de reconnaître les qualia dans les « tonalités propres » ou « ego-qualities » — qualia considérés alors dans une version « internaliste », sous forme d’Ich-Tönen qui, s’ils répondent bien à des stimuli externes, n’en sont pas moins des propriétés intrinsèques spécifiques[8] du système nerveux central projetées sur une image mentale de l’Umwelt. Augustin Berque dresse cette analogie entre Ton projeté et quale ; ainsi, les « en-tant-que » que sont les Tönen sont également pour lui ce qui détermine les qualia (culturels) à l’œuvre dans une société :

Les échelles de l’écoumène [l’« habité »], ce sont les opérateurs existentiels — les « en-tant-que » — qui font que les données objectives de l’environnement brut (l’Umgebung) [sont] saisies et qualifiées en tant que quelque chose par une certaine société, ce qui en fait des qualia : les en-tant-que-quoi concrétisant un certain milieu : l’Umwelt singulière propre à cette société-là. (Berque, 2023)[9].

Le paradoxe peut sembler grand que de nombreux tenants de la cognition incarnée — ce qui peut se faire de plus éloigné d’une théorie internaliste — voient en Uexküll un précurseur. Cela indique la plurivocité de la théorie de l’Umwelt telle qu’Uexküll l’a enrichie au fil de son œuvre, en ne reniant toutefois jamais l’influence kantienne : son approche de l’élaboration réciproque sujet-environnement, qui fut si étonnamment moderne, demeure dans ses fondements un constructivisme transcendantal : « [L]e biologiste […] soutient qu’il y a autant de mondes que de sujets, et que tous ces mondes sont des mondes d’apparence, qui ne sont intelligibles qu’en relation avec les sujets. » (Uexküll, 1926, p. 70). L’Hinausverlegung en est la traduction physiologique.

Un autre penseur majeur a vu dans Uexküll un précurseur de ses propres idées, il s’agit de René Thom.

3. Uexküll, Thom et la théorie des prégnances

3.1. Saillance et prégnance

René Thom (1923-2002) est un mathématicien français (médaille Fields en 1958 pour ses apports dans la topologie différentielle) principalement connu pour la théorie des catastrophes. Cette théorie topologique décrit l’émergence de singularités, de changements brusques (les « catastrophes ») au sein d’une fonction continue : c’est le lieu de création d’une forme. Thom décrit sept « catastrophes » élémentaires capables de rendre compte de toutes les morphologies possibles. Il leur attribue des noms poétiques qui proviennent du champ de la couture, de la mécanique, du monde animalier : pli, fronce, queue-d’aronde, ombilics, papillon… Dans un large mouvement extrêmement fécond et transversal — un embrassement tout à fait peircien —, Thom théorise le fait que la réalité repose sur ces formes archétypiques et dynamiques qui se combinent en l’infinité de figures qui peuplent notre monde. Il développe une sémiophysique du vivant (particulièrement de l’embryogenèse) et du langage. Dans la filiation de la Gestalttheorie, Thom s’intéresse à ce qui définit une figure perçue dans l’environnement. Il caractérise une figure significative comme porteuse d’une saillance et d’une prégnance. « J’appelle forme saillante toute forme qui se sépare de son fond continu par une frontière parfaitement nette et bien définie. » (René Thom, 1991). Cette saillance est un effet du monde sur nos organes des sens : forme contrastée tranchant sur un fond uniforme, franchissement d’une ligne, irruption d’un son au milieu du silence, flash dans l’obscurité, aspérité sur un fond lisse… La saillance est donc liée à la perception (visuelle, auditive, olfactive, tactile) d’une discontinuité qualitative et repose nécessairement sur l’existence d’une continuité, d’un « fond ». Afin de rendre compte du fait que la plupart des formes saillantes perçues sont immédiatement oubliées, tandis que certaines sont plus significatives pour un être (et deviennent des figures reconnues, déclenchantes d’un comportement, interprétées, mémorisées, etc.), Thom introduit la notion de prégnance[10], entité non localisée qui investit une saillance en fonction des déterminismes de l’être percevant : faim, survie, reproduction… ; par exemple, pour un carnivore, la proie est une forme saillante investie par la prégnance de la faim. La filiation avec Uexküll se loge bien entendu ici :

Par « signification » biologique, j’entends l’extension qu’en a donnée Jakob von Uexküll dans ses célèbres travaux sur la Bedeutungstheorie[11] […]. Le cycle reproductif de la tique est lié à un petit nombre d’indices en quelque sorte déterminants et que je préfère appeler prégnants plutôt qu’autre chose ou plutôt que saillants, parce qu’ils ont une valeur fondamentale pour la régulation biologique de l’être. (Thom, 1991, p. 68).

À un niveau supérieur, les prégnances qui rendent une forme saillante significative pour l’être humain sont infiniment plus nombreuses et variées, puisqu’elles sont le support de tout notre appareil conceptuel. Les couples continu-discontinu et saillance-prégnance fondent ce que Thom dénomme l’ontologie intelligible. Il souligne que celle-ci peut être réalisée à un niveau préverbal : « [L]’intelligibilité est ainsi une propriété des phénomènes (interprétés en tant que Gestalten) avant toute conceptualisation stricte. » (cité par Wolfgang Wildgen, 2019). En ce sens, la sémiophysique de Thom peut être tenue pour une phénoménologie de la perception.

On aura reconnu dans les « indices prégnants » ou « saillances investies par une prégnance » de Thom les signes perceptifs (Merkmal) et signes actantiels (Wirkmal) constitutifs de l’Umwelt d’Uexküll, marqués par les Tönen projetés et que j’assimile aux qualia. La prégnance globale pour la tique est la « soif du sang chaud de mammifère », forme-source (principale) selon la terminologie de Thom, qui se décline en une série de prégnances qui naissent et s’éteignent au fur et à mesure du cheminement spatial et comportemental de la tique pour acquérir la réserve de sang nécessaire à la fabrication de ses œufs : prégnance « goût de l’acide butyrique », prégnance répulsive « surface poilue », prégnance « peau nue »… Je considère pour la suite que la prégnance thomienne est un quale, en tant qu’elle relève des « en-tant-que », des Tönen, et éclaire la question princeps de Nagel : le « what is it like ». Les qualia tels qu’appréhendés dans cet article sont ainsi ancrés profondément dans l’histoire phylogénétique du règne animal.

3.2. Premiers éléments de la modélisation

Une prégnance est à concevoir comme un puits de potentiel, que l’on peut se représenter comme étant l’opposé de l’intensité de la prégnance, avec un bassin principal qui signifie l’intensité maximale de prégnance de la forme-source et des bassins secondaires qui sont d’autres minima de la fonction de potentiel, et sont autant de formes qui seront investies, envahies, par la prégnance (figure 1).

Figure 1. Modélisation du phénomène des prégnances successives qui envahissent la tique sous forme de puits de potentiels principal et secondaires. (Illustration de Cyrille Martinet.)

Dans son modèle dit du lacet de prédation, Thom fait se rejoindre prégnance et théorie des catastrophes. Cette modélisation est fondée sur une catastrophe élémentaire, la fronce (ou cusp en anglais) (figure 2). Alors que pour des valeurs de u > 0 la transition entre plan haut et plan bas est douce, non catastrophique, un double pli (un pli et son contre-pli) naît au point de bifurcation (0 ; 0 ; 0) et crée une rupture abrupte, déterminant une forme saillante — on peut imager une bille roulant sur une couette plissée : elle quitte le tissu au bord du pli, tombe et rejoint le tissu à la base du pli réfléchi un peu plus bas ; elle ne peut remonter en sens inverse. La fronce est pertinente pour modéliser de nombreuses situations bimodales ; originellement René Thom montre qu’elle permet de rendre compte de phénomènes biologiques fondamentaux que sont la prédation (les deux actants sont le prédateur et sa proie) ou la reproduction (les deux actants sont le parent et sa progéniture). Dans le lacet de prédation (figure 3), le prédateur occupe le plan haut et la proie le plan bas. Schématiquement, le prédateur, envahi par la prégnance de la proie, se précipite dans la discontinuité (catastrophe de la perception au point P) et capture sa proie située en contrebas (catastrophe de la capture au point C). L’espace intermédiaire où se déploient pli et contre-pli définit la zone de conflit entre les deux actants, où se déroule la poursuite de la proie par le prédateur.

Figure 2. La catastrophe fronce (ou cusp). Cette catastrophe élémentaire a pour équation de surface (x, u, v) = x3u xv, où u et v sont les paramètres de contrôle et x la variable de comportement. Un pli double a pour origine la singularité (u = 0 ; v = 0 ; x = 0). Cette équation est la dérivée partielle de l’équation de déploiement universel (x, u, v) = x4/4 + ux2/2 + vx qui décrit les deux puits de potentiel qui s’ouvrent dans la zone dite de conflit (voir infra figures 6 et 7) (d’après Jean Petitot, 1992). (Illustration de Cyrille Martinet.)

Figure 3. Le lacet de prédation. Les projections de la catastrophe fronce montrent la bifurcation (projection selon x) et le lacet proprement dit (projection sur le plan de contrôle (u ; v)). La bimodalité (courbe de la primitive, décrivant les puits de potentiel) est évoquée à droite. Au point P advient la catastrophe de la perception (de la proie par le prédateur). Au point C advient la capture. Dans la zone de conflit (gris foncé) coexistent les deux actants (poursuite de la proie par le prédateur) (d’après Thom, 1972 et 1988). (Illustration de Cyrille Martinet.)

4. Percept, percipuum, ponecipuum, jugement perceptuel

Avant d’introduire les objets analytiques de la théorie de la perception de Peirce dans la catastrophe fronce, nous proposons un résumé très schématique des interactions entre ces actants perceptuels peirciens (figure 4). Le premier temps de la perception est l’advenue d’un percept, fugace objet psychique, apparence brute, indivise et singulière (émanant de tel angle de la chose vue), qui s’impose à notre regard mais doit être interprété en une proposition que la cognition peut prendre en charge : tel est le rôle du jugement perceptuel qui, par l’immédiate interprétation du percept, fonde le percipuum, objet final de la perception, apparence généralisée, « étiquetée » par la proposition du jugement perceptuel et au sein de laquelle ont fait coalescence un ensemble de percepts (voir Claudine Tiercelin, 2013, pour une synthèse en français, et Sandra Rosenthal, 2001, Aaron Wilson, 2024, en anglais). Tout percipuum devient un ponecipuum (du latin pōne, « en arrière ») susceptible d’influencer le jugement perceptuel inférant le percipuum suivant dans le continuum de la perception (voir aussi figure 5).

Figure 4. Représentation schématique des objets mentaux épistémiques de la théorie de la perception de Charles S. Peirce. Le domaine du phanéron est le champ phénoménal.

5. Synéchisme de Peirce et catastrophisme de Thom

Il pourra paraître surprenant de rapprocher Thom, dont théorie des catastrophes décrit l’émergence du discontinu, de Peirce, théoricien du synéchisme, « the doctrine that continuity rules the whole domain of experience » (MS 946, 1893, p. 5, cité par Jérôme Havenel, 2008)[12].

5.1. Continuisme et perception

Même cantonné au seul domaine de la perception, le continuisme selon Peirce revêt plusieurs aspects. Le premier provient de sa critique (à partir de 1868) du nominalisme — qui n’accorde aucune universalité aux concepts[13]. Un des enjeux pour Peirce est alors de démontrer que, respectant l’universalité de son système trichotomique, la perception ne porte pas seulement en elle priméité (les sensations perçues) et secondéité (la relation objectale au perçu), mais également tiercéité (la généralité, la croissance, la continuité…) (Havenel, 2008). Il s’appuie sur le caractère continu du temps, de nature insécable, en en déduisant que « [the] present moment will be a lapse of time . . . its earlier parts being somewhat of the nature of memory, a little vague, and its later parts somewhat of the nature of anticipation, a little generalized. » (CP 7.653, 1903) : le temps du jugement perceptuel n’est donc pas discret, mais enchâssé dans le continuum de la mémoire immédiate et de l’anticipation. L’événement perceptuel d’interprétation du percept, représenté par le percipuum lato sensu (figure 5), est envisagé comme la somme de l’antecipuum (percipuum anticipé de l’antecept, le percept attendu), du percipuum stricto sensu (percipuum du percept perçu) et du ponecipuum (percipuum juste précédent issu de l’interprétation d’un ponecept passé). À la continuité spatiale et temporelle du phanéron (le phénomène) répond la chaîne continue des percipua s’influençant sans cesse[14], une propriété troisième.

Un autre argument de tiercéité de Peirce réside dans le fait que le percipuum est un punctum qui n’est pas l’interprétation d’un seul percept (un seul aspect de la chose vue), mais l’interprétation généralisante (de nature troisième) d’un « flow of percepts » (CP 2.141, 1902) (voir infra figure 9). Peirce résume ainsi : « Those percepts are undoubtedly purely psychical, altogether of the nature of thought. They involve three kinds of psychical elements, their qualities of feelings, their reaction against my will, and their generalizing or associating element [le percipuum]. » (CP 8.144, 1901).

Figure 5. Enchaînement continu des processus d’interprétation des percepts en percipua. Le percipuum lato sensu (ls) est la somme du ponecipuum, du percipuum stricto sensu (ss) et de l’antecipuum, respectivement percipuum stricto sensu de l’antecept, du percept et du ponecept. (Illustration de Cyrille Martinet.)

5.2. Discontinuisme et perception, justification du modèle

Où se loge la singularité dans le double continuum percien ? Comment advient le saut par-dessus le pli de la fronce ? C’est dans le jugement perceptuel que se localise une solution de continuité qui, en effet, sépare radicalement deux plans (figure 6) :

– le plan de secondéité, celui du percept, autrement dit le plan d’heccéité, qui nous montre haec, « cette chose », dans toutes ses propriétés individuantes et relationnelles ; il est le lieu de la confrontation entre non-ego et ego[15] ;

– le plan de tiercéité, celui du percipuum, autrement dit le plan de généralisation.

La fronce qui crée ces deux plans en les distinguant représente la « catastrophe du jugement perceptuel ». Il y a discontinuité de nature entre percept et jugement perceptuel : « [T]here is no relation between the predicate of the perceptual judgment and the sensational element of the percept, except forceful connections. » (CP 7.634, 1903), ou encore, dans ce passage célèbre où Peirce indique que, quoique sa fonction soit représentationnelle, le jugement perceptuel ne ressemble en rien au percept, car il est de nature propositionnelle :

The perceptual judgment professes to represent the percept. A logical defence of it would therefore have to be founded either on the percept as a premiss of that logical defence, or else on the percept as a fact represented by such premiss. But the percept cannot be a premiss, since it is not a proposition; and a statement of the character of the percept would have to rest on the perceptual judgment, instead of this on that. Thus, the perceptual judgment does not represent the percept logically. […] It cannot be a copy of it; for, as will presently appear, it does not resemble the percept at all. (CP 7.628, 1903).

Un point fondamental est que la propriété représen-tationnelle du jugement perceptuel porte en elle la tiercéité, absente du percept :

I promised to show that a perceptual judgment is entirely unlike a percept. If it be true, as my analysis makes it to be, that a percept contains only two kinds of elements, those of firstness and those of secondness, then the great overshadowing point of difference is that the perceptual judgment professes to represent something, and thereby does represent something, whether truly or falsely. This is a very important difference, since the idea of representation is essentially what may be termed an element of “Thirdness,” that is, involves the idea of determining one thing to refer to another. (CP 7.630, 1903).

Ainsi modélisé, le percept, comme le prédateur thomien, traverse la catastrophe du jugement perceptuel et, se jetant dans la tiercéité, se saisit du percipuum-proie. Peirce parle à plusieurs reprises du caractère immédiat, inéluctable, non contrôlable consciemment, de l’interprétation du flux des percepts ; de leur inconnaissance on ne retient que leur souffle, le contrecoup de leur advenue : « We know nothing about the percept otherwise than by testimony of the perceptual judgment, excepting that we feel the blow of it, the reaction of it against us. » (CP 7.643, 1903). Aussi le percept nous contraint-il à la perception : « A visual percept obtrudes itself upon me in its entirety. » (CP 7.624, 1903) ; ou encore :

The direct percept, as it first appears, appears as forced upon us brutally. It has no generality; and without generality there can be no psychicality. […] thus it appears under a physical guise. It is quite ungeneral, even antigeneral — in its character as percept; and thus it does not appear as psychical. The psychical, then, is not contained in the percept. (CP 1.253, 1902)[16].

Comme le suggérait déjà le passage CP 7.630 cité plus haut, la catastrophe du jugement perceptuel articule également la transition entre présentation (du phanéron) et représentation (par la sémiose), une des originalités de la théorie de la perception peircienne étant cette nature duale d’immédiateté-médiateté, en tout cas telle qu’on peut la schématiser, la position de Peirce sur cet aspect ayant évolué, notamment au regard de la nature du percept (Mats Bergman, 2007). André Sant’Anna (2018) dénomme théorie hybride de la perception ce contexte peircien qui mêle relationnalité/présentation et intentionnalité/représentation.

S’imposant à la conscience tout aussi brusquement que le percept (« [The percipuum] forces itself upon your acknowledgment, without any why or wherefore, so that if anybody asks you why you should regard it as appearing so and so, all you can say is, “I can’t help it. That is how I see it” » (CP 7.643, 1903)), la nature représentationnelle du percipuum ne fait pourtant pas débat : comme interprétation de percepts à l’aune du jugement perceptuel et de la mémoire perceptive, il est un objet mental de généralisation du flux de percepts qui détermine l’apparence finale déduite du jugement perceptuel. Peirce décrit ainsi le jugement perceptuel qui s’exerce à la vue de la chaise jaune derrière son bureau : « Let us consider, first, the predicate, ‘yellow’ in the judgment that ‘this chair appears yellow.’ This predicate is not the sensation involved in the percept, because it is general. It does not even refer particularly to this percept but to a sort of composite photograph of all the yellows that have been seen. » (CP 7.634, 1903). Le percipuum déterminé par le jugement perceptuel « Cette chaise m’apparaît jaune » est le fait perceptuel (« perceptual fact »), l’apparence associée à la proposition « Cette chaise est jaune » : autrement dit une représentation de la chaise considérée comme jaune par le jugement perceptuel, un « étiquetage » du perçu par ce jaune généralisé évoqué en introduction, premier fait de conscience perceptuel.

En revanche, la nature sémiotique ou non sémiotique du percept est plus complexe à saisir (Cathy Legg, 2022). Certains écrits soutiennent plutôt l’idée de l’immédiateté par la manière directe, non médiée, présentationnelle, dont advient le percept. Il s’impose au regard sans se travestir « en tant que » quoi que ce soit : « The chair I appear to see [autrement dit le percept] obtrudes itself upon my gaze; but not as a deputy for anything else, not ‘as’ anything. » (CP 7.619, 1903). Son heccéité (sa singularité, son individuation sous tous rapports) l’empêche de jouer aucun rôle de représentation : « The percept . . . is so scrupulously specific that it makes this chair different from every other in the world; or rather, it would do so if it indulged in any comparisons. » (CP 7.633, 1903). Par ailleurs, comme il a été dit plus haut, il ne peut être logiquement une prémisse du jugement perceptuel. Surtout, il est vide de sens : « The percept […] is absolutely dumb. » (CP 7.622). Il n’est ni vrai ni faux mais muet : il ne « représente » pas. Le caractère non sémiotique est également acté par les caractéristiques plusieurs fois répétées : priméité et secondéité ; la trichotomie étant incomplète, cela écarte le percept de la famille des signes.

Cette vision contraste avec d’autres écrits, au premier rang desquels le fait général que l’objet d’un signe ne peut être lui-même qu’un signe : l’objet du signe qu’est le jugement perceptuel, c’est-à-dire le percept, est un signe : « [The] object of a sign, that to which it, virtually at least, professes to be applicable, can itself be only a sign […]. » (MS 599:36–37, circa 1902) — ici, je tronque cette citation, plus longue, qui sera discutée dans son développement complet en fin d’article. Très explicitement, le percept est désigné comme signe en 1906 : « [A] Percept is a Seme. » (CP 4.539, 1906) ; « By a Seme, I shall mean anything which serves for any purpose as a substitute for an object of which it is, in some sense, a representative or Sign. » (CP 4.538, 1906).

Le modèle proposé ici se fondant sur des « échanges », « envahissement », « capture » entre percept et percipuum, je considère comme cohérent de leur attribuer une identité de nature, celle d’apparences[17], l’une brute et l’autre étiquetée par la prédication du jugement perceptuel, me fondant ainsi sur le modèle développé par Aaron Wilson (2012, 2024).

6. Le lacet de prédation comme modèle de « capture » du quale

6.1. La catastrophe du jugement perceptuel

Comme indiqué précédemment, les plans de secondéité et de tiercéité s’articulent autour de la catastrophe du jugement perceptuel qui symbolise la zone de transition abrupte entre percept-prédateur et percipuum-proie (figure 6). L’espace où se déploie la fronce symbolise l’espace mental de perception, espace de temporalité extrêmement courte, mais lieu d’un transit continu et dense d’informations sensorielles, intermédiaire entre le résultat global de l’activation des voies visuelles, tactiles, etc., stimulées par la chose vue, et la cognition au sujet de ce qui est devenu l’objet perçu. La symbolique de la prédation (principe relationnel de secondéité exacerbée) est cohérente avec le caractère de contrainte impérieuse que Peirce envisage comme modalité de la perception — le perçu s’impose à notre regard, sauf à fermer les yeux.

Outre l’idée de capture, la fronce établit un circuit d’échange entre les deux actants (les deux états stables distincts, percept et percipuum), au long d’une courbe d’hystérésis (figures 6 et 7). De manière générale, les modèles non linéaires d’hystérésis expliquent que l’état d’un système puisse dépendre de son histoire, autrement dit que l’évolution du système ne suive pas le même chemin selon qu’une cause extérieure augmente ou diminue ; en effet, les deux branches haute et basse ont chacune, outre une zone de stabilité, une zone d’instabilité de transition brutale (la catastrophe) qui rend impossible le « retour » d’un actant à son état premier par le même chemin, tel qu’une relation linéaire l’autoriserait. La bistabilité et le comportement d’hystérésis permettent de penser les comportements de deux actants en interactions de « conflit » qui mêlent :

– irréversibilité : le flux des percepts se jette dans le percipuum et acquiert une tiercéité définitive ;

– et réversibilité : le modèle permet d’envisager une influence rétroactive du percipuum, plus précisément du ponecipuum, tout ou partie, sur le percept.

Ce phénomène d’irréversibilité-réversibilité modélise le jugement perceptuel selon le double aspect :

– poussée irrépressible du percept dans la tiercéité en tant que « direct and uncontrollable interpretations » (CP 7.648, 1903) ;

– influence de la mémoire, de l’habitude (la rétroboucle) : « There is no span of present time so short as not to contain something remembered » (CP 7.675-7, 1903).

Figure 6 Modèle de la capture du quale et de la catastrophe du jugement perceptuel (I). La courbe de surface fronce est le plan de perception où la catastrophe du jugement perceptuel advient. Les points 1 à 10 identifient les étapes des relations bimodales entre les deux actants, illustrées figure 7 par les courbes à puits de potentiel successives correspondantes. En 5 et en 10 ont lieu les deux catastrophes : en 5, projection du quale par envahissement du percept par le ponecipuum, ce qui aboutit au percept-fictio portant quale (voir le texte pour les détails) ; en 10, perception du quale par envahissement du percipuum par le percept, ce qui aboutit au ponecipuum portant quale. (Illustration de Cyrille Martinet.)

Figure 7 Modèle de la capture du quale et de la catastrophe du jugement perceptuel (II). La figure montre les courbes de potentiel successives aux points 1 à 5 (projection du quale) et 6 à 10 (perception du quale) de la courbe de surface et du plan de contrôle de la figure 6. Entre 1 et 2 et entre 6 et 7 ont lieu les effets de prégnance (résultant en un « effet tunnel » qui fait changer l’actant de puits de potentiel) : prégnance de l’habitude du quale et prégnance du quale respectivement. En 5 et en 10 ont lieu les catastrophes, temps où le puits de potentiel de l’actant « proie » s’efface et permet l’envahissement par l’actant « prédateur » : projection du quale et perception du quale respectivement. (Illustration de Cyrille Martinet.)

6.2. Prégnance du quale, prégnance de l’habitude

Fonder ce modèle de la perception sur le lacet de prédation, c’est prendre en compte la prégnance (prégnance de la proie qui envahit le prédateur affamé) et donc les qualia considérés comme homologues des prégnances de Thom et des Tönen d’Uexküll.

Le quale est le moteur du cycle d’hystérésis (figure 6), sous deux aspects selon moi :

– la prégnance de l’habitude du quale qui envahit le ponecipuum et qui commande le trajet du ponecipuum vers le percept ; le percept se trouve envahi par la prégnance du quale ;

– la prégnance du quale proprement dite qui envahit le percept et commande le trajet du percept vers le percipuum qui, devenant ponecipuum, se trouve envahi par la prégnance de l’habitude du quale.

La catastrophe du jugement perceptuel est alors comprise comme un cycle de projection et de perception du quale[18] (phénoménologiquement) dont le résultat (sémiotiquement) est une prédication.

6.3. L’illusion de la priméité

La nature de tiercéité du ponecipuum paraît rendre incompatible son parcours vers le plan de secondéité du percept. Il me semble que cette difficulté n’en est pas une et qu’elle fonde au contraire l’intérêt du modèle. En effet, les ponecipua sont baignés par le phénomène troisième de l’habitude, concept clé chez Peirce (Donna E. West et Myrdene Anderson, 2016). Or l’habitude peut s’interpréter comme un processus de régression depuis la tiercéité vers la priméité, non pas la priméité du priman mais la « priméité de la tiercéité ». Torkild L. Thelleffsen (2000) explique :

Peirce souligne que la tiercéité est une catégorie d’habitudes et que les habitudes tendent à devenir inconscientes. Ainsi, le mode d’évolution de la tiercéité est que la sémiose à travers la tiercéité forme une habitude. Cette habitude devient progressivement de plus en plus inconsciente et la tiercéité commence à régresser vers la priméité. Non pas la priméité monadique de la nature, mais la priméité de la tiercéité […].

Cette priméité « acquise » — on devrait dire « secondaire », mais le mot est évidemment malheureux dans ce contexte — se drape de l’habit de la nouveauté lorsqu’elle envahit un percept jaillissant en pure secondéité : celui-ci porte désormais un quale projeté prenant l’apparence d’un quale porté par la chose vue (figure 8). Je dénomme rétrogression par habitude du quale ce phénomène — le terme rétrogression étant préféré à régression puisque la projection du quale est un événement additif d’établissement de la priméité dans le percept.

Figure 8 Principe de la rétrogression par habitude du quale et de l’illusion de priméité. (Illustration de Cyrille Martinet.)

6.4. Percept et percept-fictio

Il paraît légitime de distinguer un percept originaire (non-ego), qui serait donc la pure secondéité qui définit le plan de l’heccéité, apparence fugace et non conscientisée telle qu’elle émerge des voies sensorielles, d’un percept chargé par la projection du quale et porteur de la double nature de priméité et secondéité : une appellation comme « percept-fictio » reposant sur le terme fictio qui signifie en latin « fiction » mais également « hypothèse », mettrait l’accent à la fois sur le caractère fallacieux de la priméité et sur le processus d’abduction du jugement perceptuel.

Au sein du percept-fictio est en somme réalisé le principe husserlien de liaison entre vécu intentionnel (morphè, secondéité) et vécu sensible (hylè, priméité) (Ideen I, Edmund Husserl, 1985, p. 288).

6.5. Flux de percepts, percipuum et ponecipuum : continuité, toujours

La figure 9 montre la déclinaison du modèle tenant compte du flux des percepts qui se réunissent dans un unique percipuum. La figure 5 supra envisage le processus déployé dans le temps et montre que le principe percien de continuité est respecté par le modèle, tant sur le versant du phanéron que sur le versant sémiotique.

Figure 9 Le flux de percepts rendant compte des multiples d’aspects de la chose vue entre en coalescence pour former un percipuum d’interprétation ponctuelle, apparence de l’objet découlant du jugement perceptuel. (Illustration de Cyrille Martinet.)

7. Interprétation

7.1. Synthèse

Ce modèle propose une lecture morphodynamique de la théorie peircienne de la perception. La bimodalité secondéité-tiercéité est complétée par un phénomène d’hystérésis qui voit l’émergence de la priméité être l’enjeu, selon moi, du jugement perceptuel. L’originalité du modèle réside dans le fait que cette priméité est absente du percept brut, mais qu’elle vient l’enrichir en un percept-fictio, qui est l’« apparente apparence », c’est-à-dire la propriété phénoménale projetée (le priman quale) portée par l’irruption concrète du perçu (secondéité) (voir figure 8). La priméité aurait pour origine la mémoire sensorielle des expériences antérieures ainsi que d’autres contenus cognitifs d’ordre supérieur, qui relèvent de la tiercéité, notre hypothèse étant que, l’habitude créant les conditions de la régression de la tiercéité en priméité, il y a projection d’un quale sous la forme d’une illusion de priman le long de la boucle rétroactive de l’hystérésis de la catastrophe du jugement perceptuel. La prégnance du quale envahit les formes saillantes que sont les percepts (apparence brute) qui vont envahir le percipuum, apparence inférée par l’abduction du jugement perceptuel, qui consisterait notamment en ce cycle projection/perception du quale, compris alors comme une hypothèse sur les propriétés phénoménales associées au percept. La boucle de rétrogression peut faire craindre un solipsisme, mais ce serait négliger le fait que la source (immense) des expériences antérieures est sans cesse nourrie de données cognitives nouvelles ou affinées qui coadviennent contextuellement.

7.2. Le réalisme dispositionnel

Selon le vocabulaire de Locke, on considère ici que les « qualités primaires » (étendues) portées par le percept-non ego sont enrichies de « qualités secondaires » (qualitatives) par projection. Le cadre du modèle est donc un réalisme dispositionnel (lockien), puisque les qualités primaires en tant que possibilia soumises à interactions provoquent la projection de qualités secondaires. Ce cadre est compatible avec le pragmatisme peircien (Tiercelin, 2017) :

Objects are divided into figments, dreams, etc., on the one hand, and realities on the other. The former are those which exist only inasmuch as you or I or some man imagines them; the latter are those which have an existence independent of your mind or mine or that of any number of persons. The real is that which is not whatever we happen to think it, but is unaffected by what we may think of it. (CP 8.12).

On doit nuancer la dernière phrase de Peirce au sens que, de manière cohérente avec la théorie de l’Umwelt d’Uexküll prolongée dans le paradigme évolutionniste (voir infra), l’ensemble des êtres percevants étant connexe à l’ensemble des êtres perçus, le tissu dense des interactions sensorimotrices fait que le « réel » (du vivant) est en réalité affecté profondément, à l’échelle de la phylogenèse, par « ce qui est pensé » (par le vivant).

7.3. La double vie des qualités sensorielles

Dans la littérature des qualia et du représentationnalisme, une telle théorie projective a été avancée par Paul Bernier en 2013. Il la conçoit comme argument pour contrer les critiques que Christopher Peacocke a émises à l’encontre des théories représentationnelles de la conscience phénoménale. Peacocke propose en effet des exemples d’expériences visuelles qui suggèrent que l’expérience phénoménale n’est pas complètement épuisée par un contenu représentationnel et que, par conséquent, les théories représentationnelles de la conscience phénoménale sont inadéquates :

Imaginez que vous vous trouviez dans une chambre et que vous regardiez un coin de cette chambre formé par deux de ses murs. Ces murs sont couverts de papier peint d’une couleur uniforme (même teinte, même brillance, même saturation), mais l’un des murs est plus illuminé que l’autre. Dans ces circonstances, votre expérience peut représenter les deux murs comme étant de la même couleur : l’un des murs ne vous paraît pas être peint d’une couleur plus claire que l’autre. Cependant, c’est également un aspect de votre expérience visuelle elle-même que la région de votre champ visuel dans laquelle l’un des murs vous est présenté soit plus claire que celle dans laquelle l’autre mur vous est présenté. (Peacocke, 1997, p. 345, cité par Bernier, 2013).

Peacocke considère que dans de telles expériences colorées complexes, un contenu sensoriel pur intrinsèque de régions du champ visuel s’ajoute au contenu représentationnel : l’état mental ne peut donc être réduit à la seule représentation. La projection des qualia, puisqu’elle instancie dans l’environnement les propriétés phénoménales, permet de rendre compte de ces apparences distinctes tout en assurant que l’expérience phénoménale soit bien intégralement représentée dans l’expérience visuelle. Paul Bernier cite une phrase de Thomas Baldwin (1992), qui s’accorde également avec le modèle proposé ici : « Les qualités sensorielles mènent une double vie — à la fois comme des qualités intrinsèques de l’expérience et comme des qualités apparentes des objets de l’expérience. »

7.4. Signification du lacet de prédation

Quelle est la signification épistémique de la prédation ? René Thom la tenait pour fondamentale en tant qu’un des schémas archétypes de sa morphodynamique du langage, archétypes (ou logoi) qui établissent un lien topologique phylogénétique entre nos perceptions des événements naturels dans la structure du réel et la structure du langage :

La théorie des « catastrophes élémentaires » que j’ai développée permet d’obtenir une première classification de ces « logoi archétypes ». Un « logos » est essentiellement une situation dynamique de conflit entre actants qui ont à se partager un espace substrat qu’ils se disputent. Conception héraclitéenne selon laquelle toute morphologie est le résultat (ou le constat) d’un conflit. J’ai proposé de voir dans les structures syntaxiques du langage […] une image, appauvrie et simplifiée, des interactions dynamiques les plus banales sur l’espace-temps. Autrement dit, dans cette optique, le langage humain ne serait que le résultat d’une intrusion dans le microcosme, à travers un miroir filtre simplificateur, des conflits les plus ordinaires surgissant dans le monde. (Thom, 1978, p. 58-59).

La prédation, telle que symbolisée par la fronce et simplifiée par sa projection sur l’axe x (voir figure 3, plan gauche), est un logos archétype de bifurcation qui récapitule des événements de capture/émission, fusion/division, création/destruction…, lesquels, selon Thom, ont fait se cristalliser lors de la genèse des langages hominiens des phrases nucléaires[19] fondées sur les verbes de la série capturer/engendrer, unir/séparer, manger/régurgiter… Thom explicite d’une autre manière ce lien entre forme vue et sens donné : « On peut poser en principe […] que tout “effet de sens” est lié à la capture d’une forme imaginaire par une forme réelle. C’est-à-dire, en fait, à la reconnaissance d’une forme extérieure, qui se trouve de ce fait assimilée à une forme intérieure. » (Thom, 1978). Ce qui est une expression, selon moi, du modèle de capture perceptive proposé ici. Quant à la prégnance, Thom la considère également comme mécanisme à l’œuvre dans la genèse des langages :

[D]ans le mécanisme d’investissement d’une forme saillante par une prégnance, je vois l’origine d’un mécanisme fondamental de nos langages, à savoir la prédication. […] Il est indéniable qu’il existe une distinction entre le nom qui représente une chose, en principe une chose perceptible, saillante, qu’on peut isoler de l’environnement, et les prédicats qui sont des adjectifs, c’est-à-dire des entités qui ne sont pas saillantes, qui se répandent partout, qui ne sont pas localisées, qui peuvent investir des formes saillantes comme, quand je dis : « le ciel est bleu », le bleu investit le ciel. Ce mécanisme d’investissement d’une qualité, d’une forme par une qualité est, pour moi, la suite directe du phénomène […] d’investissement d’une forme saillante par une prégnance. (Thom, 1991, p. 76).

Dans ce cadre théorique, en émettant l’hypothèse que les grands principes de genèse des langages s’appliquent également à la microstructure de la prédication au quotidien — en considérant en quelque sorte que l’ontogenèse récapitule la phylogenèse (Ernst Haeckel) ! —, on peut avancer que l’envahissement du percipuum par le percept produit un « effet de sens » dont la prégnance du quale est le moteur. L’aboutissement est la prédication « Cette chaise est jaune », qui est l’investissement de la forme-saillance « chaise » par la qualité-prégnance « jaunéité ».

Plus généralement, les qualia, dont nous n’appréhendons que le versant perçu, serait une attribution de sens, une indexation des choses vues du milieu en objets signifiants, ce que nous allons détailler maintenant.  

7.5. Interprétation sémiotique

La source du quale projeté n’est pas un sensorium idéal et universel, mais bien le déploiement cognitif de l’individu (instinctuel, langagier, mnésique, praxique, gnosique…), quel qu’en soit le paradigme descriptif (cognition incarnée, espace de travail neuronal global, théorie de l’information intégrée…). C’est là que doit être explorée sa nature. Par souci d’homogénéité, déjà particulièrement mise à mal par l’introduction de la théorie des catastrophes au cœur du synéchisme, nous resterons dans le cadre peircien, mais en tentant la transition entre sa phanéroscopie (sa phénoménologie) et sa sémiotique. Le lien entre phanéron et sémiose est une problématique qui a été analysée en détail à plusieurs reprises (André de Tienne, 2004 ; Claudine Tiercelin, 2013 ; Martin Lefebvre, 2016).

Le percept, on l’a vu, se tient sur la lèvre entre le sémiotique et le non-sémiotique. Peirce le considère comme la matière première brute du jugement perceptif, partie prenante du phanéron, nourrissant la sémiose de la perception qui, elle, ne donne qu’une image imparfaite de la réalité :

For I am thoroughly accustomed to think of percepts or rather of perceptual judgments as the data of all knowledge, and as such having a certain imperfect reality. They exist, — the percepts themselves do. But developed reality only belongs to signs of a certain description. Percepts are signs for psychology; but they are not so for phenomenology[20]. (CP 8.300, 1904) [je souligne].

Ainsi, ce n’est qu’en tant qu’exercice appliqué de psychologie expérimentale que l’on s’autorisera à envisager les actants perceptuels comme signes ci-après. Mais avant, arrêtons-nous sur la définition inédite du signe par Peirce rapportée dans un article récent (Ahti-Veikko Pietarinen et Jelena Issajeva, 2019) : « Sign may be defined as a Medium for the communication of a Form. » (R 793, manuscrit non publié). Par cette définition qui aurait certainement beaucoup plu à René Thom, les bases du représentationnalisme de Peirce sont jetées : le signe est au cœur des représentations mentales et de l’émergence des formes comme objets mentaux (dans la perception ainsi que dans la cognition et son imagerie mentale).

Le contenu cognitif porteur de tiercéité est principalement propositionnel ; se posent alors deux questions : d’une part, quelle peut être la nature sémiotique de la projection du quale et, d’autre part, le percept récepteur devant être de nature sémiotique également, de quel type de signe s’agit-il ?

Nous avons déjà rappelé que Peirce est changeant quant à la nature du percept et qu’il attribue au percept des qualités de signe dans sa théorie la plus mature, en le considérant comme un sème[21] :

A fact of Immediate Perception is not a Percept, nor any part of a Percept; a Percept is a Seme, while a fact of Immediate Perception or rather the Perceptual Judgment of which such fact is the Immediate Interpretant, is a Pheme that is the direct Dynamical Interpretant of the Percept. (CP 4.539, 1906).

Par ailleurs, Claudine Tiercelin (2005) et Aaron Wilson (2012) ont montré que la chose perçue porte en elle la marque de la tiercéité.

Étant entendu que la chose vue est trichotomique, que le percept est un sème (probablement au sens de rhème, voir note 21), que le percipuum est de nature sémiotique (en tant qu’interprétant généralisé des percepts par le jugement perceptuel), que le ponecipuum est de même nature que les percipua mais a acquis une dimension de généralité encore supplémentaire en tant qu’élément à valeur mnésique, il reste à tenter de décliner notre modèle en termes de sémiotique en considérant :

– la chose vue comme l’objet dynamique ;

– le percept puis le percept-fictio comme objets immédiats (« The Immediate Object of all knowledge and all thought is, in the last analysis, the Percept. » (CP 4.539)) et signes (« [The] object of a sign, that to which it, virtually at least, professes to be applicable, can itself be only a sign […]. » (MS 599)) ;

– le représentamen étant le jugement perceptuel sur l’objet percept ;

– le percipuum (et le ponecipuum) étant leur interprétant (du fait qu’il est dit : « […] a fact of Immediate Perception [le percipuum] or rather the Perceptual Judgment of which such fact is the Immediate Interpretant (CP 4.539)), signe également[22].

Le point de départ sera le jugement perceptuel, car Peirce donne des indications précises sur la nature sémiotique du jugement perceptuel : « There remains but one way in which [the perceptual judgment] can represent the percept; namely, as an index, or true symptom, just as a weathercock indicates the direction of the wind or a thermometer the temperature. […]. » (CP 7.628, 1903). Le jugement perceptuel est une girouette : j’ai la perception que « ceci est la direction du vent », que « cette chaise est jaune », que « ceci est un cendrier »… Dans un manuscrit, pour représenter le jugement perceptuel, Peirce dessine une main qui désigne de l’index : « F is yellow ». Il est souvent question dans les Collected papers de girouette (« weathercock ») : elles sont de la catégorie des sinsignes dicents[23]. Porteur d’une expérience directe avec son objet (la girouette est directement affectée par son objet, le vent), le sinsigne dicent est nécessairement indiciel :

A Dicent Sinsign [e.g.,a weathercock] is any object of direct experience, in so far as it is a sign, and, as such, affords information concerning its Object. This it can only do by being really affected by its Object; so that it is necessarily an Index. The only information it can afford is of actual fact. Such a Sign must involve an Iconic Sinsign to embody the information and a Rhematic Indexical Sinsign to indicate the Object to which the information refers. […]. (CP 2.257, 1903).

Le jugement perceptuel est un sinsigne indiciel dicent. Peirce ajoute qu’un sinsigne indiciel rhématique est nécessaire pour indiquer l’objet au sujet duquel le sinsigne indiciel dicent fournit une information, la chose vue. Ce signe qui représente la chose vue est le percept (qui est donc bien un rhème), dont est déduite ainsi la nature de manière indirecte. Le sinsigne indiciel rhématique est la catégorie du vestigium : la trace, l’empreinte de pied. La trace est l’alter, le non-ego ; elle est aussi une absence matérialisée, un dessin au trait, un moule de cire perdue, une cupule à laquelle manque la chair. Cette chair c’est l’iconicité — telle serait la nature du quale projeté, selon notre hypothèse, en termes sémiotiques : un qualisigne, autrement appelé « tone » par Peirce — qui l’apporte, transformant le sinsigne indiciel rhématique en sinsigne iconique rhématique : la projection du quale est une iconisation qui induit une régression. Le percept-non ego devient percept-fictio au prix d’une perte : « This percept is a single event happening hic et nunc. It cannot be generalized without losing its essential character. » (CP 2.146, 1902). Que nous trouvions ici au Ton d’Uexküll un homologue dans le tone peircien ne doit pas nous surprendre. Peirce choisit ce terme car la catégorie qu’il désigne a pour paradigme le ton d’une voix : « An indefinite significant character such as a tone of voice can neither be called a Type [ou legisign] nor a Token [ou sinsigne]. I propose to call such a Sign a Tone » (CP 4.537), et pour Uexküll c’est bien d’une tonalité sonore (musicale) qu’il est question dans le Tönung, le marquage du perçu de l’Umwelt, selon la métaphore mélodique qui unifie sa théorie de la Nature.

Ce que j’appelle percept-fictio est alors un sinsigne iconique rhématique, de la série des hypo-icônes, précisément un diagramme — un type d’icône qui soutient des interprétations (Umberto Eco, 1980, p. 78) —, agent de l’établissement des relations topiques, de la confrontation, de l’adéquation entre la trace perceptuelle et le qualisigne projeté. Cette étape de diagrammatisation résultant de la projection d’un quale évoque le mécanisme husserlien de fusionnement-enchevêtrement (Verschmelzung)[24] de contenus affins en un « moment figural » (discuté en détail par Bruce Bégout, 2008, et Jean Petitot, 2004), contenus éventuellement issus du passé lointain (Husserl, 1998/1918-1926). Cette connexion sur la base d’une loi d’affinité est une nécessité du modèle. La généralisation d’une coalescence de percepts en un percipuum définit le légisigne iconique rhématique, autre hypo-icône, qui est la métaphore. Lucia Santaella soutient que l’iconicité joue un rôle fondamental dans le percipuum : « [L]’ingrédient iconique est exactement ce qui soutient le processus de perception, fonctionnant comme substrat de l’illusion, qui sous-tend toute perception, que l’objet, tel qu’il est perçu, est l’objet lui-même. » (1995, p. 210). La métaphore iconique du percipuum établit la relation d’analogie entre le jugement perceptuel et la réalité : « Cette chaise apparaît jaune » est la métaphore de la chose vue (métaphore qui nous semble in praesentia). Elle est finalement généralisée en légisigne indiciel dicent dans le pool des ponecipua : « A Dicent Indexical Legisign is any general type or law . . . which requires each instance of it to be really affected by its Object in such a manner as to furnish definite information concerning that Object. » (CP 2.260, 1903).

La figure 10 représente une schématisation de cette proposition d’analyse sémiotique sommaire, en explicitant transferts et régressions. Il faut souligner que ces représentations concrètes sont de simples supports visuels pour suivre les étapes du jugement perceptuel et des construits perceptuels : il n’y a pas de chaises qui deviennent graduellement jaunes dans notre tête, mais des termes, des propositions, des arguments, des schémas relationnels entre objets mentaux, des représentations au sens de Peirce : « something which stands for something » (CP 2.228, 1897), autrement dit des signes dont, certainement, des images mentales. Mais pas l’image complètement déterminée, la copie étendue de la chaise jaune de Peirce, où je pourrais aller chercher tous les détails de l’objet chaise réel. La seule case non représentée restera donc l’objet réel.

Le modèle de capture du quale, dans son versant sémiotique, met donc l’accent sur le qualisigne, le tone, signe-véhicule de l’iconicité pure : il articule l’expérience phénoménale. Cet aspect va dans le sens de la thèse défendue par Marc Champagne (2014) dans son modèle peircien d’appréhension des qualia.

Figure 10 Petit exercice de sémiotique appliquée au modèle de rétrogression du quale par habitude. (Illustration de Cyrille Martinet.)

Cette tentative d’interprétation sémiotique ne doit pas nous éloigner du caractère archaïque de la rétrogression, de sa conservation phylogénétique. Elle est un véhicule. Et c’est le jugement perceptuel qui l’articule, qui en fixe le contenu. Le jugement perceptuel est de nature propositionnelle chez l’humain, mais cette nature n’est pas la seule envisageable. Les jugements perceptuels animaux existent : ils sont l’extraction d’informations biologiquement significatives dans leur Umwelt. Par attribution de la signification au percept, le jugement perceptuel fonde une biosémiotique et articule le passage de la perception à la sphère instinctuelle ou, chez les animaux dits supérieurs, à la cognition. Tel est le principe de l’interprétation biologique détaillée ci-après.

7.6. Interprétation biologique

Au fil de cet article j’ai évoqué plusieurs contenus possibles des qualia : Ton d’Uexküll, prégnance de signification biologique ou conceptuelle de René Thom, iconicité pure (tone) de Peirce, moment figural d’Husserl, « en-tant-que » anthropologiques selon Berque, le « what is it like » de Nagel. Le point commun est de nature et de contenu :

– la nature est projective, vectorielle et tensive : c’est l’Hinausverlegung[25] ;

– le contenu est informationnel : le jugement perceptuel qui commande le mouvement de projection/perception du quale réalise une interprétation des saillances sur la base des prégnances, en tire une information sous la forme d’une indexation comme le théorise Peirce.

Fondement d’une biosémiotique, l’indexation serait un acte d’intentionnalité archaïque dans l’exploration du milieu : chercher activement de la nourriture dans son environnement, une proie, un partenaire sexuel, un rival, un abri, une cachette… et les « marquer », les « flécher », les « étiqueter », les « F » en tant que saillances prégnantes parmi toutes les saillances de l’Umwelt : de manière spécifique d’espèce, spécifique du stade de développement — on pense aux changements radicaux de régime alimentaire lors de la métamorphose des larves en imago, ou encore aux différentes fonctions que remplit l’abeille ouvrière au cours de sa vie, qui impliquent des prégnances changeantes —, selon le tempo de la trajectoire comportementale (extinction graduée de prégnances), selon la Stimmung, selon le contexte… ; tel serait aussi le substrat de la construction expérientielle des apprentissages et de leurs variations individuelles (Jean-Christophe Bailly écrit : « Chaque animal a en lui le chant de son espèce et commet sa variation. » (2001)). Nous émettons l’hypothèse que cette propriété de recueil-marquage de l’information par indexation serait fondamentale dans la relation de l’être à son Umwelt. Tout en engageant une grande finesse de contenu chez les animaux humains, une telle fonction est attendue comme conservée phylogénétiquement. Les Tönen qui étiquettent l’Umwelt reposent notamment sur des coévolutions animaux-végétaux, dont un exemple classique est la coévolution des insectes et des plantes entomophiles ; cette coévolution s’articule autour de motifs floraux apparaissant typiquement dans l’ultraviolet proche, gamme de longueur d’onde perçue par des hyménoptères dont les abeilles[26], saillances investies de prégnances qui leur confèrent valeur de signes pour les pollinisateurs. Pour aborder un exemple qui nous implique, promenons-nous dans la campagne à travers les vergers de Lorraine. Les branches d’un mirabellier penchent au-dessus du chemin. Considérons le percipuum, l’apparence d’une prune informée de la prédication du jugement perceptuel : « Cette mirabelle est bien mûre ». Ce percipuum est le premier objet cognitif de l’acte de perception. Certes, le prédicat du jugement perceptuel caractérise cette représentation par une teinte « moyenne », issue d’autres jaunes orangés vécus comme indices de maturité, éloignée des informations colorimétriques bien plus fines que le percept a apportées au percipuum, mais elle est associée à l’information essentielle que je vais me régaler, car le percept visuel a acquis un sens projeté (la palatabilité) et a été associé à des émotions singulières (simple gourmandise ou souvenir d’enfance complexe d’une grand-mère faisant de la confiture de mirabelle et de l’odeur acide dans la cuisine ce jour-là). Le percipuum en tant qu’il se fait envahir par le percept comporte encore la finesse du percept (« [The quality of the event] is a little generalized in the perceptual fact [c’est-à-dire le percipuum]. Still, it is referred to a special and unique occasion, and the flavor of anti-generality is the predominant one. » (CP 2.146, 1902)) ; en revanche, une fois que « the quality of the event has associated itself in the mind with similar past experiences » (CP 2.146, 1902) et a rejoint le pool des ponecipua, n’en est gardée qu’une version appauvrie, fonctionnelle, généralisée, à la secondéité émoussée, mais elle est intégrée au pool mémorisé des fruits mûrs, des jaunes, des souvenirs ravivés… En tant que primate de l’Ancien Monde, trichromate, je suis capable de distinguer un nombre considérable de nuances de jaune vert, de jaune, de jaune orangé. Dans cette gamme du spectre électromagnétique, une certaine portion, non discrète mais pas excessivement étendue, correspond, lorsqu’elle est associée à une Gestalt compatible et un contexte évocateur, à l’information « Cette mirabelle est bien mûre ». Il n’a pas été retenu dans la langue française d’adjectif de couleur décrivant précisément cette nuance de jaune, mais je peux fort bien substantiver une périphrase : c’est du jaune-mirabelle-bien-mûre. Cela sera informatif pour un nombre conséquent de personnes, Lorrains ou non, mais probablement un peu trop général pour un producteur de mirabelles et abscons pour qui n’en a jamais vues ni mangées. L’usage des périphrases est une astuce qui n’éclipse pas le fait que le langage se caractérise par une pauvreté essentielle[27] à décrire les couleurs au regard de nos capacités de discrimination[28]. Le considérable « excès » de discrimination des couleurs est un effet incident de l’acquisition de la trichromatie chez les grands singes, qui a fait réaliser un bon quantitatif majeur. Au cours de l’histoire évolutive des primates arboricoles et de celle des arbres et arbustes dépendant des mammifères pour disperser leurs graines, saillance et prégnance des fruits mûrs auraient été l’objet d’une coévolution qui a optimisé la dispersion des graines[29]. Auraient été cosélectionnés des nuances de jaune, orangé, rouge aux fruits mûrs (ainsi que leur palatabilité et leur forte teneur énergétique ; Sabrina Krief et Claude Marcel Hladik, 2010) et le fait que nous sachions distinguer ces fruits mûrs au sein des frondaisons vertes[30] ; de même, les feuilles jeunes plus tendres et digestes (souvent rouges sous les tropiques) sont bien discriminées par rapport aux feuillages matures sur un axe rouge-vert par les primates (Nathaniel J. Dominy & Peter W. Lucas, 2001). En résulte la « bonne saillance[31] » à nos yeux du jaune sur le vert (et, incidemment, du coussin vert sur la chaise jaune de Peirce). En crachant mon noyau de mirabelle au bord du chemin, je suis l’efficace agent de dispersion que les trajectoires évolutives de l’arbre et de moi-même ont coproduit — la sélection du cultivar mirabellier au sein du genre Prunus n’étant qu’un ultime parachèvement d’échelle historique.

Les qualia de couleur sont sélectionnés pour distinguer les objets d’intérêt (Innes C. Cuthill et al., 2017) : les qualia des jaunes et des rouges existent en tant qu’ils sont distincts des qualia des verts. Selon le modèle présenté ici, leur contenu comporterait :

– une prégnance générale portant les qualités psychométriques de l’expérience chromatique (teinte, saturation, valeur), traduction des paramètres physiques des surfaces de la saillance (respectivement longueur d’onde dominante, pureté d’excitation, réflectance[32]) : c’est une prégnance de décodage qui permet, de manière coordonnée avec la détection spatiale de formes, de différencier des saillances dans le champ visuel ;

– des prégnances biologiques particulières qui investissent les formes rendues saillantes par la prégnance générale.

La fusion-concordance (Verschmelzung[33]) entre le percept brut, percept-non ego, et la prégnance (générale et particulière) créant le percept-fictio reposerait sur la loi de l’affinité husserlienne, dont un homologue contemporain est le « binding neural ». C’est cette fusion-concordance qui articule un réalisme dispositionnel. Les objets mentaux ici décrits ne sont que des étapes analytiques préscindées : le percipuum, premier objet cognitif conscient, est une représentation conditionnée par l’objet vu (ses propriétés physiques spatiales et surfaciques) à travers le jugement perceptuel (projection/perception du quale). Il n’est pas besoin de sense data, d’un sensorium d’universaux, qui s’imposerait comme intermédiaire ontologique entre perception et cognition : il n’y a pas de « tache rouge » en forme de tomate dans la conscience, mais une interprétation de la réflectance surfacique de la tomate directement perçue qui participe à la représentation de celle-ci — à moins que l’on admette qu’un sens contemporain des sense data est simplement celui d’objets mentaux (représentations) d’origine perceptuelle appréhendés par la cognition.

En envisageant la voie de rétrogression du quale comme ancrée dans l’histoire phylogénétique des espèces, il paraît légitime d’écarter l’aporie d’une toute première perception de telle ou telle saillance dénuée de qualia. Les premières expériences de la perception d’une couleur[34] fondent un quale archaïque (un Ur-Quale) constitué de la part prégnante instinctive soumise à la sélection naturelle et génétiquement déterminée et, d’emblée sur ce substrat premier, de la part sensorimotrice et psychique (émotionnelle) contextuelle[35]. À partir de là, « our experience of any object is developed by a process continuous from the very first » (W 2:191, 1868). Ces qualia archaïques sont affinés au cours du développement individuel et de l’acquisition du langage par la triple corrélation entre la chose perçue (la tomate « rouge »), l’ostension parentale (« c’est rouge ») et l’expérience phénoménale associée (dépendante des expériences primitives puis successives et enrichie de contenus psychiques et cognitifs — puisque telle est l’origine de la rétrogression — contextuels renouvelés).

Comment une projection de qualia par rétrogression, à rebours des voies sensorielles, peut-elle être envisagée ? Considérons que le percept-non ego résulte de la voie « bottom-up » de la sensation visuelle (voie ascendante « classique », de la rétine au cortex visuel) ; il porte, telles que les ont interprétées les premiers relais neuronaux en direction du cortex visuel (occipital), des informations spatiales précises, mais la colorimétrie reste purement physique (faites d’informations neuronales) et non décodée en expérience qualitative : il est ce que j’ai considéré comme un vestigium[36]. Il existe également des voies « top-down » (descendantes), qui transmettent des signaux modulateurs depuis des zones corticales d’ordre supérieur sur les régions corticales impliquées dans la perception des couleurs (V1, hV4 notamment) (Charles D. Gilbert & Wu Li, 2013). Par exemple, le « memory color effect » (MCE) rend compte du fait que des bananes grises (ou autres objets à la couleur normale bien déterminée, dits « objets diagnostiques ») sont perçues (un peu) jaunes dans certaines conditions (Michael M. Bannert & Andreas Bartels, 2013). La projection de qualia pourrait ainsi être un effet « top-down » de décodage des paramètres physiques surfaciques en qualités psychométriques de l’expérience chromatique (teinte, saturation, valeur) et des prégnances particulières associées. Ou encore, les données psychométriques du ponecipuum (issues de la perception du quale du percept juste précédent, ou ponecept, voir figure 5) peuvent être renvoyées de manière descendante, « top-down », dans le processus de décodage des couleurs du percept (phénomène de réentrée) et influencer la perception des caractères phénoménaux des percepts suivants. Un tel mécanisme de rétrogression peut rendre compte du phénomène de constance des couleurs. Plus généralement, ces hypothèses s’appuient sur la notion de pénétrabilité cognitive de la perception (John Zeimbekis et Athanassios Raftopoulos, 2015), qui apparaît comme le fondement physicaliste contemporain à cette modeste proposition de rétrogression du quale par habitude « à la Peirce ».

Cette voie de rétrogression, ce véhicule projectif, a pu de surcroît être investie chez nombre d’animaux par d’autres prégnances que les prégnances générale (caractéristiques psychométriques des couleurs) et particulières (biologiques), notamment par des prégnances à contenu émotionnel[37], cognitif et, chez l’humain, à contenu sémantique propositionnel — si un épiphénoménalisme (Franck Jackson, 1982) doit se loger quelque part, c’est éventuellement dans cette utilisation de la voie de l’Hinausverlegung comme support de l’apparition des langages animaux et humains, pas dans l’existence des qualia en tant que tels si ceux-ci sont considérés comme des prégnances biologiquement signifiantes. À ce titre, le caractère « illusoire » caractérisé dans cet article me paraît essentiel dans l’affectation de contenus sémantiques à la boucle de rétrogression. Sur la base de perceptions fallacieusement in praesentia, peuvent se développer des visions, hallucinations, illusions, remémorations ou tout simplement imagination de l’absentqui fondent une « perception in absentia », ce qui est un des processus originaires du langage : « L’énonciation consiste […] à passer du distal absent au signe proximal présent. » (François Rastier, 2007). Michel de Certeau écrit, commentant Le visible et l’invisible :

[U]ne expérience visuelle hante toujours le langage verbal. Elle est l’enfance (in-fans, elle ne parle pas encore) qu’il refoule et qui ne cesse de revenir, si bien qu’il faut remonter (ou descendre) là, dans la vision effacée par le discours verbal mais instauratrice de la structure qu’il répète, pour saisir en sa scène primitive l’entre-tien de la langue et du réel. Cette scène reste le théâtre de la vie quotidienne, son paysage banal. […] Le mythe visuel du langage se raconte dans la perception muette de chaque jour. (De Certeau, 1982).

8. Illusionnisme de la conscience phénoménale

Il paraît légitime d’essayer d’inscrire le modèle proposé ici dans le cadre de l’illusionnisme, qui avance que la conscience phénoménale est une apparence fallacieuse (Keith Frankish, 2016). Il existe deux versants à l’illusionnisme : une thèse négative et une thèse positive. La thèse négative postule que la conscience phénoménale n’existe pas — en ce sens, l’illusionnisme est un éliminativisme (Daniel Dennett, 2016). La thèse positive corollaire est que la conscience phénoménale semble exister (François Kammerer, 2023). La thèse négative est la manière la plus radicale de régler le « problème difficile » (David Chalmers, 1995) du fossé explicatif. La thèse positive de l’illusionnisme rend compte quant à elle de l’indéniable et persistante impression que les expériences phénoménales, les qualia, sont réelles : nos états mentaux perceptifs peuvent ainsi, dans ce cadre, être qualifiés de quasi-phénoménaux (Keith Frankish, 2016). Expliquer le fait que nous soyons à ce point illusionnés relève de ce que Keith Frankish a dénommé le « problème de l’illusion ». Le modèle de la rétrogression du quale par habitude est une proposition de solution au problème de l’illusion, en ce qu’il conçoit les états quasi-phénoménaux par la projection du quale sur l’objet perceptif brut et l’instauration de l’illusion de priméité. L’Hinausverlegung (« outside transposition ») d’Uexküll, ce point négligé dans les emprunts de sa théorie de l’Umwelt, pourrait ainsi être pensée dans un cadre contemporain.

Pour tenter d’expliquer la persistance têtue de l’illusion, d’autres arguments que les explications topologiques peuvent être trouvés chez Peirce.

Les qualia selon Peirce ont pour propriété fondamentale leur unité monadique, qui fait qu’un quale ne peut être à la fois bleu et jaune (« In so far as qualiacan be said to have anything in common, that which belongs to one and all is unity. » (CP 6.225)), et cette unité même implique leur infinie variété (« [T]he unity of quale-consciousness, implying simplicity, and through simplicity, freedom, necessarily results in endless multiplicity and variety. » (CP 6.237)). Voilà qui les distingue essentiellement du caractère composite, sécable, intervertible des objets de la cognition : le lien entre la qualité et la pensée est inintelligible.

L’indubitabilité du percept est un thème récurrent. Tel son caractère indivis qui le définit comme un inconstruit non discutable — ce qui, selon moi, participe de l’illusion que son « passager clandestin » est un quale intrinsèque à l’objet :

These two kinds of definiteness, first, that the percept offers no range of freedom to anybody who may undertake to represent it, and secondly, that it reserves no freedom to itself to be one way or another way, taken together, constitute that utter absence of “range” which is called the singularity,or singleness, of the percept […]. In its mode of being as a percept it is one single and undivided whole. (CP 7.625, 1903).

Les jugements perceptuels également ne peuvent être remis en question : « [P]erceptual judgements are to be regarded as an extreme case of abductive inferences, from which they differ in being absolutely beyond criticism. » (CP 5.181, 1903).

Dans un dernier argument, reconsidérons in extenso la citation tronquée évoquée en début d’article, où Peirce professe la nature sémiotique du percept :

It is easy to see that the object of sign, that to which it, virtually at least, professes to be applicable, can itself only be a sign. For example, the object of an ordinary proposition is a generalization from a group of perceptual facts. It represents those facts. These perceptual facts are themselves abstract representatives, through which we know not precisely what intermediaries, of the percepts themselves, and these are themselves viewed, and are–if the judgment has any truth–representations, primarily of impressions of sense, ultimately of a dark underlying something, which cannot be specified without its manifesting itself as sign of something below. There is, we think, and reasonably think, a limit to this, an ultimate reality, like a zero of temperature. But in the nature of things, it can only be approached; it can only be represented. (MS 599, 1902: 35–6, cité par Mats Bergman, 2007) [je souligne].

Cette citation est une des manières classiques qu’a Peirce de définir la sémiose comme un processus infini à la limite duquel, de manière asymptotique, il y a l’objet absolu (« a dark underlying something »), approché seulement par la représentation. Toutefois, il est notable que cette expression apparaisse dans le cadre de la théorie de la perception : une part mystérieuse se logerait « derrière » le percept. On peut interpréter de deux manières ce mystère : de manière classique dans le cadre de la sémiose peircienne, l’objet dynamique, la chose vue dans l’environnement, la saillance, ne serait accessible que de manière fragmentaire. Nous pouvons également reconnaître dans le « dark something » le locus empli par le quale : la perception, au lieu que de dépendre d’une longue sémiose exploratrice jusqu’à approcher ce « dark something », reposerait sur la projection d’informations qualitatives d’origine cognitive pour rendre la perception efficiente et pragmatique, en déjouant son caractère parcellaire — chose bien décrite dans le paradigme des sciences cognitives —, et digne d’une confiance a priori. Cette « sûreté » autoattribuée, qui est une propriété cognitive adaptative (Clark et al., 2019)[38], précipite l’illusion et son caractère ininterrogeable.

Dans cette illusion que le quale découle des propriétés étendues de l’objet, on peut voir à l’œuvre la pensée objective (« Elle a pour fonction constante de réduire tous les phénomènes qui attestent l’union du sujet et du monde et de leur substituer l’idée claire de l’objet comme en soi et du sujet comme pure conscience. Elle coupe donc les liens qui réunissent la chose et le sujet incarné et ne laisse subsister pour composer notre monde que les qualités sensibles. » (Merleau-Ponty, 1976, p. 370)) ou, au contraire, la « foi perceptive » dans la fréquentation naïve du monde (« [C]’est parce que je crois au monde et aux choses d’abord, que je crois à l’ordre et à la connexion de mes pensées. » (Merleau-Ponty, 1964b, p. 75)).

Mais l’illusion n’est pas absolue : on peut interpréter comme des traces, des réminiscences de l’origine troisième du quale ses propriétés d’universalité que Merleau-Ponty décrit bien : « Toute perception a lieu dans une atmosphère de généralité et se donne à nous comme anonyme. […] Toute sensation comporte un germe de rêve ou de dépersonnalisation comme nous l’éprouvons par cette sorte de stupeur où elle nous met quand nous vivons vraiment à son niveau. » (Merleau-Ponty, 1976, p. 266).

9. Interprétation dans le cadre de la phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty

9.1. L’« experience error »

Bien que Peirce soit considéré comme représentationnaliste — nous avons vu que les choses sont plus complexes lorsque j’ai proposé de placer la catastrophe du jugement perceptuel à l’interface entre « présentation » et « représentation » — et Merleau-Ponty considéré comme anti-représentationnaliste, il paraît cohérent de rapprocher les deux auteurs sur la crête de la dialectique de l’immédiat (le souffle du percept) et de l’intentionnalité qu’ils parcourent. Ainsi, ajoutant du gras ou de l’italique à leurs mots, tous deux deviennent presque véhéments lorsqu’il s’agit de rappeler l’immédiateté comme premier mouvement de la perception (l’encrier est l’objet fétiche de Peirce, le cendrier, celui de Merleau-Ponty) : « The inkstand is a real thing. Of course, in being real and external, it does not in the least cease to be a purely psychical product, a generalized percept. » (EP2, 62, 1901). « Il ne peut être question de maintenir la certitude de la perception en récusant celle de la chose perçue. Si je vois un cendrier au sens plein du mot voir, il faut qu’il y ait là un cendrier, et je ne peux pas réprimer cette affirmation. Voir, c’est voir quelque chose. » (Merleau-Ponty, 1979/1945, p. 429-430).

Mais la médiateté, l’intentionnalité, est également au cœur du fait perceptuel. Pour le montrer, Merleau-Ponty aborde dans Phénoménologie de la perception l’« experience error » à l’œuvre dans la perception qui, il me semble, est telle que l’illusion de priméité est définie ici :

La prétendue évidence du sentir n’est pas fondée sur un témoignage de la conscience, mais sur le préjugé du monde. Nous croyons très bien savoir ce que c’est que « voir », « entendre », « sentir », parce que depuis longtemps la perception nous a donné des objets colorés ou sonores. Quand nous voulons l’analyser, nous transportons ces objets dans la conscience. Nous commettons ce que les psychologues appellent l’« experience error », c’est-à-dire que nous supposons d’emblée dans notre conscience des choses ce que nous savons être dans les choses. Nous faisons de la perception avec du perçu. (Merleau-Ponty, 1976/1945).

Le jugement perceptuel de Peirce, parce qu’il « fait de la perception » (le percipuum) « avec du perçu » (le ponecipuum), décrit comment agit l’« experience error » inhérente à la perception. « Nous sommes pris dans le monde et nous n’arrivons pas à nous en détacher pour passer à la conscience du monde. Si nous le faisions, nous verrions que la qualité n’est jamais éprouvée immédiatement et que toute conscience est conscience de quelque chose. » (Merleau-Ponty, 1976/1945). Nous allons voir infra comment le jugement perceptuel peut ainsi être compris comme intentionnalité.

Notre modèle préserve cette dialectique médiateté/ immédiateté : si la boucle de rétrogression semble altérer l’immédiateté, elle ne fait qu’enrichir un percept-prédateur tout en secondéité qui est l’agent de la prise directe, le souffle, le choc entre ego et non-ego. Et il rend compte du fait que l’« experience error » serait la nature même de la perception.

9.2. Un associationnisme ?

Il est ici question de deux aspects de la critique (virulente) de l’empirisme par Maurice Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception (1976)[39], qui y démontre dans son Introduction titrée « Les préjugés classiques et le retour aux phénomènes » combien la réduction empirique de la perception à la « sensation » est une impasse, de même que la place de la « projection des souvenirs » dans celle-ci, fausse solution aux limites de l’empirisme puisqu’elle en possède les mêmes faiblesses : « parce qu’il n’y a, dans cet amas de sensations et de souvenirs, personne qui voie. » (p. 50).

Il faut souligner que, dans Phénoménologie de la perception, le mot quale prend un sens particulier qui ne recouvre pas celui habituellement donné aux qualia. Il s’agit du flat quale du physiologiste Ewald Hering (1872-1874), c’est-à-dire la « couleur pure » : « les couleurs du spectre remplissent à peu près ces conditions » (p. 352). En mars 1961, Merleau-Ponty rédige quelques notes consacrées à Claude Simon (publiées en 1982 dans la revue Esprit) qui doivent servir, comme il en a l’habitude, d’exemples littéraires pour ses cours au Collège de France. Ici au sujet du rouge des écussons d’artilleur que Claude Simon évoque dans un texte des Lettres françaises :

[Ce rouge] lui dit ceci et cela — On dit : par association. Ce n’est pas cela, ni Verschmelzung[40], etc. — C’est qu’il y a une vertu signifiante de la texture de ce rouge, une texture qualitative, d’abord. Ensuite les expériences dont il réveille le sentiment ont été vécues à travers lui (comme les choses à travers leurs noms) et c’est ce qui fait, — c’est cette structure archaïque qui fait — qu’il sera toujours le médiateur de ces expériences. Parce que notre expérience n’est pas un champ plat de qualités, mais toujours sous l’invocation de tel ou tel fétiche, abordée par l’intercession de tel ou tel fétiche. (Merleau-Ponty, 1982/1961).

Cet extrait éclaire le distinguo entre le flat quale selon Hering (un « champ plat de qualités ») et les riches qualia qui réveillent le sentiment de l’expérience première par l’intercession de nos « fétiches », mot qui dit à la fois le pouvoir d’évocation quasi magique et la nature singulière, personnelle. On comprend alors « [qu’on] ne peut ramener la vision à la simple présomption de voir que si l’on se la représente comme la contemplation d’un quale flottant et sans ancrage. » (p. 429) et que le priman flat quale est toujours incarné : « Les sensations, les “qualités sensibles” [les qualia au sens commun] sont donc loin de se réduire à l’épreuve d’un certain état ou d’un certain quale [le flat quale selon Hering] indicibles, elles s’offrent avec une physionomie motrice, elles sont enveloppées d’une signification vitale. » (p. 242). On retrouve les propriétés de priméité (les « qualités sensibles ») et de secondéité (« une physionomie motrice ») du percept peircien ainsi que la notion fondamentale du sens en des termes qui sont ceux de la prégnance thomienne (« enveloppées d’une signification vitale »). Dans le passage suivant consacré à « la sensation de bleu », on identifie également le rôle de la familiarité (homologue de l’habitude peircienne : tiercéité) dans l’investissement de l’heccéité (l’objet étendu en relation de perception avec le sujet, pure secondéité) :

La sensation de bleu n’est pas la connaissance ou la position d’un certain quale identifiable à travers toutes les expériences que j’ai […]. Elle est sans doute intentionnelle, c’est-à-dire qu’elle ne repose pas en soi comme une chose, qu’elle vise et signifie au-delà d’elle-même. Mais le terme qu’elle vise n’est reconnu qu’aveuglément par la familiarité de mon corps avec lui, il n’est pas constitué en pleine clarté. Il est reconstitué ou repris par un savoir qui reste latent et qui lui laisse son opacité et son eccéité. (p. 247)

Il s’agira dans ce qui suit de comprendre pourquoi ce « savoir qui reste latent » est différent d’un « appel aux souvenirs » et si la rétrogression de la cognition en priméité peut en rendre compte. L’incarnation en secondéité sera mon argument pour défendre le modèle de tout associationnisme.

Merleau-Ponty dénonce premièrement l’illusion de la perception réduite à la « sensation » de qualités objectives qui fonderait une coïncidence objet-sujet (« Déjà une “figure” sur un “fond” contient […] beaucoup plus que les qualités actuellement données », et possède « outre une couleur et des qualités, un sens particulier. », p. 41). La signification du sensible ne peut consister seulement en une somme de sensations ; une coïncidence absolue forme-perception manquerait ce que représente la forme vue pour le sujet : saisir le sens d’une forme ce n’est pas coïncider avec elle, c’est parcourir son contour qui se trouve « inspecté par un esprit » (p. 42) et plus seulement senti « au sens classique » (p. 42), analyser sa saillance point par point et ouvrir ceux-ci à leurs relations intrinsèques[41], leur « loi de constitution commune », percevoir la berge du pli catastrophique qui la rend indépendante du fond et rayonne de la prégnance porteuse du sens, telle est la saisie, la visée intentionnelle de la forme dans ses propriétés de constitution, que les sensations ponctuelles ne peuvent établir, car « [c]hacune d’elles reste toujours ce qu’elle est, un contact aveugle » (p. 42) :

Ce qui est donné, ce n’est pas la chose seule, mais l’expérience de la chose, une transcendance dans un sillage de subjectivité, une nature qui transparaît à travers une histoire. Si l’on voulait avec le réalisme faire de la perception une coïncidence avec la chose, on ne comprendrait même plus ce que c’est que l’événement perceptif, comment le sujet peut s’assimiler la chose, comment après avoir coïncidé avec elle il peut la porter dans son histoire, puisque par hypothèse il ne posséderait rien d’elle. (p. 393)

La forme qui jaillit en tant que percept peircien n’a aucun rapport logique avec le jugement perceptuel « except forceful connections » (CP 7.634), ce qui dit assez la réciprocité du contact ego/non-ego, le principe d’action-réaction, la relation de perçu-percevant qui se noue dans l’acte perceptuel. Je propose que le jugement perceptuel prenne la forme exacte de la description merleau-pontyenne de saisie de la forme : la diagrammatisation (« skeletonization » (CP 3.559)) du vestigium perceptuel est cette analyse des contours du percept dans le champ phénoménal et l’établissement de ses relations intrinsèques. Avec l’iconisation (étape de projection du quale) et la métaphorisation (généralisation par envahissement du percipuum), la diagrammatisation rend compte d’un processus intentionnel préréflexif (pour partie illusoirement préréflexif selon moi) qui, s’il s’impose de manière incontrôlable, n’en est pas moins une relation à l’objet.

Deuxièmement, Merleau-Ponty n’a pas de mots assez forts pour critiquer « l’appel aux souvenirs », le « rôle des souvenirs dans la perception ». En effet, leur principe est logiquement inopérant :

[P]our venir compléter la perception, les souvenirs ont besoin d’être rendus possibles par la physionomie des données. Avant tout apport de la mémoire, ce qui est vu doit présentement s’organiser de manière à m’offrir un tableau où je puisse reconnaître mes expériences antérieures. Ainsi l’appel aux souvenirs présuppose ce qu’il est censé expliquer : la mise en forme des données, l’imposition d’un sens au chaos sensible. Au moment où l’évocation des souvenirs est rendue possible, elle devient superflue, puisque le travail qu’on en attend est déjà fait. (p. 48).

Spécifiquement, le rôle que Merleau-Ponty dénie à la mémoire et à « l’association d’idées » est un rôle dans la détermination de l’unité des formes (« l’unité de la chose dans la perception ») :

Il n’y a pas des données indifférentes qui se mettent à former ensemble une chose parce que des contiguïtés ou des ressemblances de fait les associent ; c’est au contraire parce que nous percevons un ensemble comme chose que l’attitude analytique peut y discerner ensuite des ressemblances ou des contiguïtés. (p. 44).

Le modèle proposé ici s’appuie fondamentalement sur la nature phanérale (phénoménale) et indivise du percept percien (non-ego) : il est le primum movens de la construction du perçu, « première ouverture à l’objet » (p. 45), Gestalt qui émerge du « chaos sensible » (p. 48). Son heccéité est une propriété d’unicité (singleness, selon Peirce (CP 7.625, 1903)) homologue à « l’unité de la chose dans la perception » merleau-pontyenne (p. 45). Ainsi, premièrement, il n’y a pas appel des souvenirs pour combler un trou dans le percept (« For on the one hand, the percept contains no blank gaps which, in representing it, we are free to fill as we like. » (CP 7.625)), ce qui signifie qu’il est singulier et ne peut être l’objet d’adjonction par association d’idées. Deuxièmement, le percept se présente dans son intégralité (« On the other hand, the definiteness of the percept is of a perfectly explicit kind. […] The percept […] exhibits itself in full. » (CP 7.625)), ce qui le distingue d’une remémoration qui contient toujours des lacunes. Le percept est un tout, unique et indivis (« In its mode of being as a percept it is one single and undivided whole. » (CP 7.625)). En somme, le percept percien ne relève pas de l’associationnisme psychologiste, il « n’est pas construit par association, mais, condition de l’association » (p. 45). Comment dès lors interpréter la boucle de rétrogression du quale ? Est-elle cette association conditionnée par le percept ?

Merleau-Ponty cerne précisément le rôle de la mémoire dans la conscience perceptive. Ce rôle, jamais antérieur au jaillissement « de la constellation de données [d’]un sens immanent sans lequel aucun appel aux souvenirs n’est possible », se loge dans l’horizon de sens des expériences passées :

Or les sensations et les images qui devraient commencer et terminer toute la connaissance n’apparaissent jamais que dans un horizon de sens et la signification du perçu, loin de résulter d’une association, est au contraire présupposée dans toutes les associations, qu’il s’agisse de la synopsis d’une figure présente ou de l’évocation d’expériences anciennes. (p. 44).

Horizon, présent « à chaque instant », que la conscience peut « rouvrir […] dans un acte de remémoration, mais qu’elle peut aussi laisser “en marge” et qui alors fournit immédiatement au perçu une atmosphère et une signification présentes. » (p. 51) [je souligne]. La mémoire a donc un rôle fondamental explicite (« remémoration ») ou implicite (fournissant une « atmosphère ») dans la signification immédiate du perçu. Il me semble que la rétrogression du quale, du Ton, de la prégnance relève de cette attribution de sens « présupposé », niché projectivement dans le percept-fictio diagrammatique :

Un champ toujours à la disposition de la conscience et qui, pour cette raison même, environne et enveloppe toutes ses perceptions, une atmosphère, un horizon ou si l’on veut des « montages » donnés qui lui assignent une situation temporelle, telle est la présence du passé qui rend possible les actes distincts de perception et de remémoration. (Merleau-Ponty, 1976, p. 51) [je souligne].

10. Confrontation du modèle à quelques expériences de pensée

10.1. Généralités

Faire l’hypothèse que les qualia sont une illusion derrière laquelle se dissimulent langage et mémoire perceptuelle, sensorimotrice, émotionnelle…, c’est avant tout considérer que l’expérience phénoménale est déterminée par l’ensemble des acquis de l’individu, personnels (développement, apprentissage, éducation, événements de vie) et socioculturels[42]. Une telle généralité ne peut surprendre, mais la rétrogression inconsciente permet d’expliquer plusieurs paradoxes ou difficultés qu’oppose la compréhension des qualia. Ainsi, le fait que l’expérience phénoménale soit ressentie comme subjective découlerait simplement du caractère individué de notre « histoire sensorielle » passée telle qu’elle est recyclée. Le principe d’illusion des qualia en ferait des propriétés intrinsèques malgré leur origine extrinsèque oubliée. Le caractère ineffable — qui n’est plus guère considéré comme absolu de nos jours — pourrait être dû au phénomène de rétrogression, qui efface, rabote, rend muettes et iconise les données cognitives passées tout en les utilisant de novo. Mais le lien d’habitude peut probablement être remonté dans une certaine mesure par l’introspection. Ce pourrait être en ce sens que les entretiens psycho-phénoménologiques (dans le cadre de la théorie de l’énaction ou non) obtiennent des résultats et mettent en évidence des universaux et des trajectoires individuelles, ainsi, parfois, que des corrélats neuronaux ou neurocognitifs (Francisco Varela et Jonathan Shear, 1999 ; Pierre Vermersch, 2012 ; Jean Vion-Dury et al., 2021).

10.2. Diaphanéité

Le modèle de l’illusion de priméité est compatible avec la diaphanéité des expériences sensibles. L’introspection ne permettrait pas de passer outre l’illusion, d’où la difficulté à envisager d’autres qualités que celles perçues dans l’objet interprété : tout ce qui relève des qualités est réductible à notre expérience passée et le pertinent aura été projeté entièrement, « en bloc ». L’introspection à la recherche d’autres propriétés sensibles de l’objet serait vaine, puisqu’on aurait épuisé le pool de sensations passées associées à cette perception hic et nunc.

10.3. Hallucinations

Son représentationnalisme post-jugement perceptuel permet logiquement à Peirce d’être catégorique à l’égard des hallucinations : « [We] cannot refuse the name of perception to much which we rightly reject as unreal; as indeed, dreams and hallucinations are quite commonly classed as perceptions. » (CP 7.639, 1903), ou encore :

There is no difference between a real perception and a hallucination, taken in themselves; or if there be, it is altogether inconsiderable. The difference is that rational predictions based upon the hallucination will be apt to be falsified, — as for example, if the person having the hallucination expects another person to see the same thing; while truly sound predictions based on real perceptions are supposed never to be falsified, although we have no positive reason for assuming so much as that. But this difference between hallucinations and real perceptions is a difference in respect to the relations of the two cases to other perceptions: it is not a difference in the presentations themselves. (CP 7.644, 1903).

On pourra souligner que la boucle de rétrogression du quale constitue une porte d’entrée idoine et plausible aux phénomènes hallucinatoires par un phénomène de réentrée dans le circuit visuel au niveau du percept.

10.4. Membre fantôme

Le membre fantôme est un trouble post-amputation extrêmement handicapant car fréquemment douloureux (dans la moitié des cas). Il s’agit d’un exemple classique en faveur de l’existence de qualia. En interprétant l’expression du schéma corporel persistant — le « corps habituel » qui « peut se porter garant pour le corps actuel » (Merleau-Ponty, 1976, p. 97-98) — sous la forme de percepts hallucinés, objets de jugements perceptuels contraints, il est cohérent que les phénomènes projectifs provoquent des sensations « fantômes », douloureuses ou non, qui sont des qualia bona fide indiscernables de sensations pré-amputation.

10.5. Doubles microphysiques

L’idée que des jumeaux à l’atome près puissent vivre des qualia distinctes n’est pas explicable de manière physicaliste par le modèle, puisque l’hypothèse de l’identité microphysique oblige, considérant l’épigenèse synaptique, à poser également une identité micro-événementielle du développement des jumeaux.

10.6. Zombies philosophiques

Les zombies sont un exercice de pensée bien connu, copies physiques en tous points identiques à nous-mêmes mais ne ressentant pas de qualia. Le fait de pouvoir envisager leur existence est censé prouver que celles-ci n’ont pas de support organique. Selon la théorie de l’illusionnisme, cette existence est d’autant plus envisageable que… nous sommes tous des zombies (Dennett, 1993). François Kammerer (2023) écrit :

[L]’illusionniste ne nie pas que nous ayons une vie mentale complexe, des états mentaux de toutes sortes ; que nous voyons, entendons, pensons, aimons, haïssons, etc. Mais il nie que ces états mentaux mobilisent des expériences phénoménales telles que l’introspection nous les présente. Lorsque nous voyons, entendons, pensons, etc., nous sommes uniquement dans des états matériels, dotés de propriétés physiques, chimiques, fonctionnelles, etc. — mais dénués de ces ressentis subjectifs que nous nous représentons pourtant dans l’introspection et que nous avons le plus grand mal à expliquer.

De manière cohérente avec le cadre illusionniste dans lequel s’interprète le modèle de rétrogression du quale, si mon zombie a vécu strictement les mêmes expériences sensorielles que moi, il devrait avoir les mêmes illusions de qualia et n’est donc pas tant un zombie qu’un autre moi-même.

10.7. Spectre inversé

Le spectre inversé n’est pas un argument envisageable puisque dans le modèle de projection des qualia, les propriétés phénoménologiques ne peuvent pas varier indépendamment du contenu représenté : la perception d’une tomate rouge ne peut pas être associée à une expérience phénoménale de vert — sauf à envisager de complexes modifications de circuits neuronaux, ce qui fonderait évidemment la nature physique du quale, en contradiction avec l’objet de cette expérience de pensée.

10.8. Mary : l’argument de la connaissance

Le cas de Mary, la neuroscientifique de haut niveau enfermée pendant tout le début de sa vie dans une pièce en noir et blanc (Franck Jackson, 1986), nous oblige à penser le passage à la limite des boucles de rétrogression vers leur première occurrence. Lorsqu’elle voit sa première tomate mûre, Mary est certes désarçonnée, car ce percipuum princeps marqué du jugement de perception « Ceci est rouge » est associé à l’acquisition d’une nouvelle familiarité sensorimotrice avec le rouge perçu expérientiellement (réponse physicaliste dite de l’accointance à l’argument de la connaissance ; Conee, 1994) : cette accointance est l’Ur-Quale primitif de rouge qu’elle n’a pas rencontrée pendant l’enfance. Mais sans connaissance propositionnelle ou capacité nouvelle, puisque Mary sait tout ce qu’il faut savoir sur le rouge en termes neuroscientifiques, y compris le fait que cet Ur-Quale possède un substrat organique issu de la sélection naturelle qui nous a rendus compétents pour déceler la maturité des fruits (et légumes-fruits tels que la tomate). Ce qui est acquis alors, en revanche, sera la base de qualia vécus lors d’autres expériences de rouge. On peut faire le pari que le quale du rouge tomate de Mary aura pour toujours une sensation de fraîcheur, de nouveauté, de découverte… et que ce sera une illusion de priméité[43].

Lors de l’accointance acquise, Mary vit peut-être ce que Merleau-Ponty, dans Le visible et l’invisible, nomme une « étrange adhérence du voyant et du visible » provoqué par un événement perceptif capable de bouleverser une existence, de la retourner : « Une fois entré dans cet étrange domaine, on ne voit pas comment il pourrait être question d’en sortir. » (Merleau-Ponty, 1964, p. 199). Il y a institution du rouge pour Mary : « Les institutions sont les événements d’une expérience qui la dotent de dimensions durables, par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire, — ou encore les événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme un appel à une suite, exigence d’avenir. » (Merleau-Ponty, 1968, p. 59-65, cité par Michel de Certeau, 1982).

L’institution des couleurs serait à la fois génétiquement fondée, dépendante, pour son épanouissement normal, de la trajectoire développementale individuelle et, enfin, sans cesse actualisée par le contenu expérientiel, mémoriel, émotionnel, cognitif. Le modèle de la rétrogression du quale par habitude se veut à la fois physicaliste dans ses rapprochements avec le point de vue illusionniste et phénoménologique au sens de son déploiement dans l’expérience subjective. Le fil rouge merleau-pontyen tendu dans cet article est là pour tenter de nous préserver de l’illusion de l’illusion.

11. Conclusion

Phylogenèse, Ur-Quale, pression sélective, exaptation…, l’évolutionnisme offre un cadre épistémique puissant. Mais que nous dit-il sur l’ontologie de l’expérience phénoménale ? Son essence ? Proposer que des fonctions cognitives supérieures, autrement dit des contenus de la conscience d’accès, constituent l’arrière-monde de nos expériences qualitatives nous éclaire-t-il sur la conscience phénoménale ? Mémoire et émotions, même si elles réalisent leur réjuvénation en primans lors de la rétrogression, ne sont que des contenus de cette voie projective supposée archaïque qu’elles emprunteraient au côté de prégnances biologiques fondamentales. Est-ce parce qu’elles sont issues de la conscience d’accès qu’elles fondent une conscience phénoménale, qui en serait dérivée ? Comprendre la conscience d’accès — ce que les neurosciences réalisent de manière remarquable — serait alors comprendre la conscience phénoménale. Alternativement, est-ce la rétrogression en tant que telle, et non ses contenus, qui fonde une conscience phénoménale ? Celle-ci serait alors première. Être soudain envahi de la prégnance de la proie, de l’herbe grasse, de la soif, de la peur… à la vue d’un Zeichen de mon Umwelt, n’est-ce pas, toute instinctuelle soit-elle, une expérience toujours et de tout temps « à la première personne » (une awareness) ? Du fait qu’elle a si peu de choses à oublier, il est assez probable que la tique s’illusionne moins que moi quant à ses Tönen. Sa soif de l’acide butyrique n’en est pas moins une projection sur la représentation de son maigre espace olfactif. De cette pure expérience qui ne requiert ni n’implique l’introspection, nous avons hérité l’oubli.

Le Léthé, du nom de la déesse de l’Oubli, est un des trois fleuves de l’enfer, celui dans lequel, chez Platon et Virgile, les âmes noient leurs souvenirs terrestres de vies antérieures avant le retour à la vie par la réincarnation (Yvonne Vernière, 1964). La rétrogression du quale pourrait être dénommée principe de Léthé, les cognitions antérieures suivant le « fleuve de l’oubli » et apparaissant dans la pureté virginale de l’expérience phénoménale.

Références

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[1] Philippe Fontaine (2018) explique cette notion de dimension de la couleur : « Ce que Merleau-Ponty nomme la “dimensionnalité” de la qualité sensible n’est autre que ce pouvoir de dépassement de soi-même, d’irradiation, de “rayonnement”, par lequel le quale sensible s’impose, à partir et malgré sa particularité, comme dominante dans un champ de perception donné, c’est-à-dire comme valeur universelle de ce milieu sensible. »

[2] Ils ne sont que trois chez la tique, correspondant à trois prégnances successives : « Nous posons maintenant, dans le schéma du cercle fonctionnel, la tique comme sujet et le mammifère comme son objet. Nous voyons aussitôt que trois cercles fonctionnels s’ensuivent logiquement. Les follicules sébacés du mammifère constituent les porteurs de caractères perceptifs du premier cercle car l’excitation de l’acide butyrique déclenche dans l’organe de perception des signaux perceptifs spécifiques qui seront transportés au-dehors comme caractères olfactifs. Les processus dans l’organe de perception déclenchent par induction (qui reste un phénomène mystérieux) les impulsions correspondantes dans l’organe d’action, qui suscitent le relâchement des pattes et la chute [premier cercle fonctionnel]. La tique qui se laisse tomber confère aux poils touchés du mammifère le caractère actif du heurt qui déclenche de son côté un caractère perceptif tactile par lequel le caractère olfactif d’acide butyrique va être éteint. Le nouveau caractère perceptif déclenche un mouvement d’exploration [deuxième cercle fonctionnel] jusqu’à ce qu’il soit supprimé à son tour par le caractère perceptif chaleur, lorsque la tique parvient à un endroit dépourvu de poils qu’elle commence à perforer [troisième cercle fonctionnel]. » (Uexküll, 1965, p. 24-25).

[3] Contre « connotation » dans la traduction française de 1965 par Philippe Muller.

[4] Uexküll file la métaphore musicale tout au long de son œuvre, notamment celle de la mélodie jouée selon la partition de l’harmonie par chaque organisme de manière « contrapuntique » à un autre organisme en rapport trophique ou de prédation ou de reproduction avec le premier. Aussi désuète soit-elle, la métaphore musicale est incontournable pour comprendre la théorie de la nature d’Uexküll et son holisme goethéen : elle est l’outil épistémique qu’il utilise pour rendre compte de l’intégration perception/action au niveau individuel et de la coadaptation entre êtres vivants (animaux mais aussi végétaux) et entre ceux-ci et le milieu. C’est d’ailleurs elle qui a retenu l’attention de Merleau-Ponty, qui s’intéresse très tôt à la théorie du vivant d’Uexküll et cite la métaphore de la mélodie dès La Structure du comportement (1942) ; il en déploiera une analyse originale dans La Nature : Cours du Collège de France (1956-1960) (publié en 2021). L’interprétation de la mélodie du vivant par le phénoménologiste n’est pas celle d’Uexküll : Merleau-Ponty utilise l’image de la mélodie — « dont la première note n’est possible que par la dernière » — pour montrer que la chaîne de causalité doit être assouplie, selon lui, afin d’envisager le vivant. Il s’agit pour lui de mettre dos à dos le mécanisme réductionniste (selon lequel les causes sont efficientes) et l’holisme vitaliste (selon lequel les causes sont finales) (voir sur ce point le travail de Semyon Tanguy-André, 2016).

[5] Uexküll rend compte de la spécificité de la perception par cette notion de Glockenspiel : les cellules réceptives « résonnent » de leur tonalité propre à certains types de signaux, l’ensemble jouant et transmettant la « mélodie » développementale et comportementale de l’animal.

[6] Ce distinguo « signaux perceptifs » [Merkzeichen]/« signes perceptifs » [Merkmale] a été établi dans la nouvelle traduction française de Milieu animal et milieu humain en 2010 par Charles Martin-Freville. En anglais la traduction classique est « perceptual signs »/« perceptual cues ».

[7] Les tentatives théoriques de rapprochement les plus abouties entre la théorie de l’Umwelt et la psychologie écologique de Gibson se trouvent dans Martin Fultot & Michael T. Turvey (2019) et Edward Baggs & Anthony Chemero (2018).

[8] Uexküll considère alternativement au fil de ses écrits que l’Umwelt est spécifique d’espèce ou individuel. Tim Elmo Feiten (2020) analyse en détail cet aspect en relevant les différentes occurrences : « [L]a structure spécifique d’un Umwelt est parfois décrite au niveau d’une espèce, plutôt qu’au niveau d’un organisme individuel. Cela a du sens dans la mesure où toutes les abeilles ont des organes sensoriels très similaires et que la structure de leur expérience est probablement très similaire, tout en étant très différente de la structure de l’expérience humaine. Cependant, une espèce n’a pas, pour autant que nous le sachions, d’expérience — ce sont les organismes individuels qui en ont une. Si l’Umwelt est le monde tel qu’il est vécu par un organisme, il ne s’agit pas d’un organisme modèle abstrait représentant une espèce entière, mais d’un être vivant individuel concret. »

[9] Berque est géographe et sa mésologie, théorie du milieu comme écoumène, concerne les sociétés humaines, d’où son analyse de l’Umwelt dans un cadre anthropologique (voir par exemple : Berque, 2016c).

[10] On note que la Prägnanz des gestaltistes correspond quant à elle à la saillance thomienne.

[11] L’ouvrage d’Uexküll correspondant est intitulé Bedeutungslehre (Théorie de la signification) publié pour la première fois en 1940 et édité à partir des années cinquante accompagné de Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen (1934) (Mondes animaux et mondes humains, trad. P. Muller, 1956).

[12] Thom a salué Peirce en ces termes : « Après Kant, seul cet esprit original que fut C.S. Peirce semble s’être attaqué au problème des universaux. » (cité par Abdelkader Bachta, 2015). L’aristotélicien qu’il était partageait avec Peirce le goût des tables de catégorisation de l’esprit humain. Mais il n’est guère de référence à Peirce chez Thom, dont la linguistique est avant tout saussurienne. C’est l’œuvre de Lucien Tesnière (1893-1954) qui exerça la plus grande influence sur l’approche morphodynamique de la linguistique.

[13] Ceux-ci étant alors définis seulement par leurs noms (« nomina ») dans l’esprit du penseur et non par une réalité mondaine.

[14] On peut rapprocher la chaîne des percipua lato sensu de la « synthèse de transition » selon Merleau-Ponty : « C’est justement en bouleversant les données que l’acte d’attention se relie aux actes antérieurs et l’unité de la conscience se construit ainsi de proche en proche par une “synthèse de transition”. Le miracle de la conscience est de faire apparaître par l’attention des phénomènes qui rétablissent l’unité de l’objet dans une dimension nouvelle au moment où ils la brisent. » (Merleau-Ponty, 1976/1945).

[15] « An object, in so far as it is denoted by an index, having thisness,and distinguishing itself from other things by its continuous identity and forcefulness, but not by any distinguishing characters, may be called a hecceity. » (CP 3.434, 1896). L’heccéité est la « ceci-té » et non la talité (suchness), qui elle est qualitative. L’heccéité est l’individuation, mais elle porte en elle la secondéité car l’identité n’a de sens que dans un rapport différencié à l’autre (de là, sa « forcefulness » et sa « vividness », son intensité de nature comparative).

[16] Quand Peirce indique que le percept n’est aucunement « psychical », il veut dire qu’il n’est pas un objet cognitif — qu’il est dénué de tiercéité. Il n’en est pas moins un objet mental (CP 8.144, 1901, déjà cité ; bien qu’il existe quelques contradictions sur ce point).

[17] L’apparence est distincte de l’image, terme qui ne convient pas au percept qui ne représente rien : « That will be what psychologists term a “percept” (res percepta). They also frequently call it an “image.” With this term I shall pick no quarrel. Only one must be on one’s guard against a false impression that it might insinuate. Namely, an “image” usually means something intended to represent, — virtually professing to represent, — something else, real or ideal. So understood, the word “image” would be a misnomer for a percept. » (CP 5.115, 1903). Peirce emploie toutefois ailleurs le terme « image » pour désigner le percept, mais c’est dans le sens d’un construit mental : « A visual percept obtrudes itself upon me in its entirety. I am not therein conscious of any mental process by which the image has been constructed. » (CP. 7.624, 1903).

[18] Peirce attribue initialement aux qualia un très sens strict : les qualia ne sont pas des sensations ressenties puisque les sensations sont des phénomènes de second degré ; un quale est un phénomène de pureté première, une qualité dans sa pure nature, non encore actancée dans un percept : « A quality is merely something that might be realized, while an occurrence is something that actually takes place. » (CP 7.538, 1899 ; cité par Nöth, 2021). Toutefois, il classe plus tard le quale comme « fact of firstness », c’est-à-dire une forme de secondéité de la priméité (EP 2: 272, 1903, cité par Nöth, 2011). Par ailleurs, Pierce distingue le quale de la « vividness » qui, étant un élément de comparaison de l’intensité d’une qualité par rapport à une autre, relève de la secondéité : « The vividness with which a percept stands out is an element of secondness; because the percept is vivid in proportion to the intensity of its effect upon the perceiver. » (CP 7.625, 1903). Dans cet article, le quale est compris comme le quale peircien au sens strict, premier qui se voit projeté dans une instance de secondéité, le percept.

[19] Selon Tesnière, phrase avec un verbe, plus ou moins complexe selon le nombre de valences du verbe : 0, 1, 2, 3 actants associés.

[20] La nature phanérale (non sémiotique, prélogique) du percept est celle qui me paraît relevante dans notre modèle, vu comme une phénoménologie, et elle en protège donc l’intégrité bimodale : priméité et secondéité (sans tiercéité) ; la lecture logique et sémiotique faisant du percept un signe n’est cependant pas incompatible, comme point de vue complémentaire sur le monde : « From the point of view of logic and methodical development the distinctions are of the greatest concern. Phenomenology has no right to appeal to logic, except to deductive logic. On the contrary, logic must be founded on phenomenology. Psychology, you may say, observes the same facts as phenomenology does. No. It does not observe the same facts. It looks upon the same world; — the same world that the astronomer looks at. But what it observes in that world is different. Psychology of all sciences stands most in need of the discoveries of the logician, which he makes by the aid of the phenomenologist. » (CP 8.297, cité par Gary Furhman, 2022).

[21] Il faut noter qu’en 1903 Peirce se met à utiliser le terme « sème » comme synonyme de signe indiciel (« An Index or Seme is a Representamen whose Representative character consists in its being an individual second. » (CP 2.283, 1903)). Aaron Wilson (2024) interprète donc la citation de 1906 dans ce sens et attribut au percept une propriété d’index, à l’instar du jugement perceptuel, ce qui fait sens pour le prime objet relationnel du processus perceptif. Toutefois, en 1906, Peirce revient à la signification classique du sème, c’est-à-dire un rhème, car il attribue au sème la fonction de généralisation de la classe des termes (première catégorie du triplet, terme-proposition-argument), en tout composant subpropositionnel qui peut servir de substitut à son objet (CP 4.538, analysé par Francesco Bellucci, 2023). Interpréter la citation au sujet du percept comme sème reste un exercice délicat puisqu’elle date également de 1906. Gardons en tête que la nature de signe du percept est attestée, quel que soit le sens pris par le mot sème.

[22] Ailleurs, le percipuum est interprété comme objet immédiat du percept vu comme objet dynamique, le jugement perceptuel étant alors un interprétant (par exemple : Carl R. Hausman, 2006 ; Mats Bergman, 2007).

[23] Concernant la classification des signes de Peirce, je renvoie si nécessaire au cours de Nicole Everaert-Desmedt (2011), disponible en ligne : http://www.signosemio.com/peirce/semiotique.asp.

[24] Malgré une attraction du sens certaine, le concept plus connu de remplissement (Erfüllung) correspond plutôt au résultat du jugement perceptuel peircien : la coïncidence du contenu d’une perception avec le contenu de signification, le remplissage de l’intention vide du jugement perceptuel.

[25] La question se pose de savoir si on peut faire entrer l’Hinausverlegung d’Uexküll dans la catégorie des synthèses passives husserliennes (c’est-à-dire précatégorielles), puisque j’émets l’hypothèse que la projection comporte des contenus cognitifs complexes (catégoriels).

[26] Comme les grands singes, les abeilles sont trichromates, mais sensibles à un spectre décalé vers les faibles longueurs d’onde (selon trois pics : vert, bleu et ultraviolet). Elles ne reconnaissent donc pas le rouge qui leur semble très foncé, presque noir. De nombreuses fleurs entomophiles ont des centres absorbant les ultraviolets et des périphéries réfléchissant les ultraviolets. Ces fleurs apparaissent aux abeilles comme très contrastées, avec un centre sombre entouré d’une couronne claire, perçues comme des motifs en « cibles » (dits guides à nectar) se détachant de l’arrière-plan vert (qui a une faible réflectance aux ultraviolets) (Casper J. Van der Kooi et al., 2019). Les pétales de ces fleurs peuvent nous apparaître comme uniformément jaunes (comme celles des onagres, de l’hémérocalle, de l’hélianthème commun, de la primevère candélabre, des bidens, etc.).

[27] Cette pauvreté est relative puisqu’avec la spécialisation chez des artistes, des décorateurs amateurs de nuanciers sophistiqués ou encore un producteur de mirabelles, la différenciation des valeurs de jaune et leur dénomination peuvent être notablement augmentées. Citons en français : jaune d’or, jaune canari, jaune safran, jaune moutarde, bouton d’or, beurre frais, orpiment, chrome, topaze, soufre, etc., dont l’usage est plus ou moins rare au quotidien.

[28] La présence, l’usage réel des couleurs et les besoins communicationnels dans telle ou telle société sont corrélés au nombre et à la nature des adjectifs de couleur dans la langue (Edward Gibson et al., 2017).

[29] Une étude de terrain a comparé le contraste entre les fruits mûrs et l’arrière-plan des feuilles sur deux sites, l’un à Madagascar où les disperseurs de graines sont principalement des lémuriens daltoniens rouge-vert actifs la nuit, et l’autre en Ouganda, où la plupart vertébrés disperseurs de graines sont des primates et des oiseaux actifs le jour qui ont une plus grande capacité de vision des couleurs. Le résultat est que les fruits en Ouganda ont un contraste plus élevé par rapport à l’arrière-plan des feuilles dans les canaux rouge-vert et luminance, alors que les fruits à Madagascar contrastent davantage dans le canal jaune-bleu (Omer Nevo et al., 2018).

[30] Cette présentation simplificatrice cache en réalité un débat complexe et des résultats contradictoires, dus au fait que de nombreux facteurs peuvent rendre compte de la sélection de la couleur des fruits (tels que des facteurs abiotiques comme le stress photo-oxydatif, l’impact des mangeurs de graines non disperseurs, etc. ; Kim Valenta, et al., 2018) et également que l’acquisition de la trichromatie chez les primates résulte de nombreux autres facteurs de sélection (notamment de reconnaissances de signes sociaux : Chihiro Hiramatsu et al., 2017), la couleur des fruits pouvant alors être considérée non comme objet d’une coévolution avec les primates frugivores mais comme une simple exaptation.

[31] De même que les gestaltistes parlaient de « bonne forme ».

[32] Ces trois paramètres surfaciques de l’objet réel déterminent la phototransduction différenciée par les photorécepteurs rétiniens, qui transforment les informations lumineuses en signaux nerveux. Ceux-ci sont ensuite interprétés par le corps géniculé latéral du thalamus en les trois composantes cardinales de l’espace colorimétrique : composante A (achromatique), composante Cr1 (axe rouge-vert) et composante Cr2 (axe bleu-jaune) (Krauskopf et al., 1982). Dans un cadre physicaliste, c’est à partir de ces informations qu’est construite la perception colorée par des mécanismes corticaux de niveau supérieur, seulement partiellement décrits, qui consistent en des interactions et intégrations entre la voie ascendante (depuis la rétine vers le cortex visuel, dite « bottom-up ») et des voies descendantes (dites « top-down » : fonctions cognitives de connaissances, d’attentes…) qui influencent l’expérience colorée.

[33] Dans sa troisième Recherche logique, considérant le phénomène essentiel de Verschmelzung, complémentaire de la segmentation ou de la disjonction (Sonderung), à l’œuvre dans le champ visuel à tout moment, Husserl indique : « Deux réalités concrètes sensibles simultanées forment nécessairement une “unité indifférenciée”, quand l’ensemble des moments immédiatement constitutifs de l’une passe continûment dans les moments constitutifs correspondants de l’autre » (Husserl, 1961, § 8, p. 27, cité par Jean Petitot, 2004).

[34] La perception des couleurs est acquise très précocement chez l’enfant : à six mois la vision est essentiellement équivalente à celle de l’adulte (Alice E. Skelton et al., 2022).

[35] L’Ur-Quale est achaïque à deux titres, liés : le terme est à comprendre à la fois comme relevant des expériences précoces, primitives, de l’individu en développement, et comme propriété émergeant tôt dans l’histoire du vivant. Rappelons que les qualia apparaissent explicitement dans le dernier paragraphe de la Déclaration de Cambridge sur la conscience animale (7 juillet 2012) : « Evidence that human and nonhuman animal emotional feelings arise from homologous subcortical brain networks provide compelling evidence for evolutionarily shared primal affective qualia. »

[36] Une image du vestigium pourrait être le perçu des personnes atteintes d’achromatopsie cérébrale, rare conséquence d’un accident cérébral touchant les zones occipitales impliquées dans la vision des couleurs, comme l’aire corticale hV4 : un hémi-champ visuel ou tout le champ visuel (selon que l’atteinte est uni- ou bilatérale) est vu en noir et blanc (plus précisément en niveaux de gris ou de sépia) (Katarzyna Siuda-Krzywicka & Paolo Bartolomeo, 2020). Certains de ces patients perdent aussi la capacité d’évoquer mentalement ou de rêver les couleurs.

[37] Pour une revue sur la psychologie évolutionniste, voir : John Tooby et Leda Cosmides (2008). Ces auteurs envisagent que les qualia s’inscrivent dans un processus plus général de sélection des émotions.

[38] La pression adaptative rend nécessaire de considérer nos perceptions quotidiennes comme « sûres » — la remise en question permanente empêcherait de tenir le fil continu de notre existence –, ce qui est un des rôles dévolus à l’habitude.

[39] Dans cette section, les indications de page sans autre référence renvoient à Merleau-Ponty, M. (1976). Phénoménologie de la perception. Gallimard. (Première parution 1945).

[40] Notion husserlienne de « fusionnement » d’un objet du champ perceptif actuel à quelque chose dont j’ai fait l’expérience auparavant (évoquée § 7.5).

[41] Les relations intrinsèques fondent la Gestalt : « Tout se passe comme si le regard était sensible à sa “fonction”, orienté vers une certaine “tâche”, guidé par une “activité prospective”. La perception est donc différente de la somme des phénomènes locaux. Il existe des relations intrinsèques entre les différentes parties du champ. » (Merleau-Ponty, 1964c, p. 212).

[42] L’anthropologie s’est emparée de la problématique des qualia culturels et utilise pour ce faire le modèle sémiotique peircien, voir par exemple : Nicholas Harkness (2022).

[43] On peut signaler au passage qu’une telle déprivation sensorielle ne serait pas sans conséquences sur Mary. Ainsi, une étude portant sur des Norvégiens nés au-dessus ou au-dessous du cercle polaire arctique suggère l’existence de périodes dites sensibles dans la perception des couleurs chez le nourrisson (Bruno Laeng et al., 2007) : la latitude de naissance des participants et, par conséquent, leur degré d’exposition à la lumière du jour dans la petite enfance ont permis de prédire des différences subtiles dans la discrimination des couleurs chez les adultes ; les adultes nés au-dessus du cercle arctique, qui ont eu une expérience précoce du crépuscule violacé du mørketid (cette période de plusieurs mois où le soleil ne s’élève pas au-dessus de l’horizon), pouvaient distinguer les teintes violettes plus efficacement et les teintes plus vertes moins efficacement que les adultes nés au-dessous du cercle arctique. De même, un « rétrécissement perceptif » est décrit (Daphne Maurer & Janet F. Werker, 2014), où la perception des stimuli sociaux (les visages, la parole, la musique) est façonnée par les types de stimuli expérimentés au cours de la première année de vie (cité par Alice E. Skelton et al., 2022). Telle est probablement la réponse (biologique) à l’argument de la connaissance : la perception des couleurs est déterminée génétiquement ; les qualia possèdent un substrat organique issu de la sélection naturelle ; ils ne se déploient normalement qu’à la condition d’un flux d’informations perceptuels variés vécus pendant la première année de vie, année cruciale pour le développement neuronal (qui se poursuit longuement après la naissance).