Hommage à Daniel Birnbaum

Là-bas sur la lande
le nuage noir et mouvant
d’un vol d’étourneaux
ce frisson de ciel d’automne
fait trembler tes lèvres closes

Daniel Birnbaum
(Revue du tanka francophone, octobre 2021).

Daniel Birnbaum nous a quittés ce 21 septembre 2024 et ce ciel d’automne fait trembler nos lèvres closes. Daniel vivait plusieurs vies et il les traversait toutes en humaniste : la recherche médicale, la poésie, les souvenirs des lieux et des proches (son père juif polonais, la Creuse rurale de sa mère, où il fut élevé par des grands-parents aimés et aimants, la Provence…). Qu’est-ce que ça veut dire traverser ses souvenirs en humaniste ? Peut-être ouvrir simplement ses bras, offrir ses paumes, faire un peu de place au lecteur auprès de soi, auprès des amis d’enfance, des proches disparus, des proches encore à grandir. Se placer à ce point aigu, frêle, où l’humanité point et où l’autre est accueilli autant que soi est donné. S’effacer mais être essentiel, être le passeur.

Passeur Daniel l’a été ô combien dans son activité professionnelle de chercheur en oncologie moléculaire. Il était médecin et, très tôt, il comprit combien la recherche dite « de transfert » en cancérologie, située à l’interface entre la recherche clinique et la recherche fondamentale était d’une importance majeure. Il a été de ceux qui ont fondé la recherche en génomique du cancer en France (les microaltérations moléculaires qui rendent les tumeurs plus agressives, notamment dans le cancer du sein). Il aura formé auprès de lui nombre de chefs d’unité ou de professeurs d’université en activité actuellement dans ce domaine pointu, en constante évolution et marqué par l’apparition depuis quelques années des traitements dits personnalisés qui ciblent précisément les caractéristiques de telle ou telle tumeur. François Bertucci, qui fut étudiant de Daniel Birnbaum et est aujourd’hui responsable de l’unité d’Oncologie prédictive au Centre de recherche en cancérologie de Marseille, a eu la gentillesse de m’apporter ces éclairages scientifiques et également son témoignage sur l’homme : « intelligence, bienveillance, finesse, humour, simplicité, passion pour la recherche et le sport, travail, disponibilité, discrétion, enthousiasme, écoute », ses amies et amis poètes ne pourront que reconnaître les qualités de Daniel. Celui-ci m’avait confié toutefois, un peu doux-amer, combien son enthousiasme et ses illusions de jeune chercheur avait dû en être rabattus par l’immense difficulté de la recherche en oncologie, combien celle-ci était une affaire de petits pas, d’humilité, de travail au long cours.

Passeur humble, il le fut également en poésie, qu’il aborde sur le tard. Il aura eu un goût pour les formes courtes, avant tout le haïku et le tanka — soi-disant parce qu’il n’avait pas le temps de faire plus du temps de sa carrière de chercheur ! Ce qui est évidemment un trait de modestie tant on sait combien difficile est le chemin à parcourir vers l’effacement de soi et de la langue pour creuser une place dans le poème où pourra se lover l’instant, le réel, le prosaïque. Il a pratiqué aussi les micronouvelles et les aphorismes dans un style plein d’humour. Il ne reculait pas devant le thème de la mort, de la guerre, de la conscience de l’impermanence qui doit nous guider en modestie, bien sûr, mais pas faire de nous des ermites loin de la cité. Humaniste, oui.

Daniel aurait voulu que le chemin de traverse entre sciences et poésie soit plus simple à parcourir. Mais il constatait combien il était délicat de partager la poésie avec le non-amateur de poésie et la science avec le non-scientifique. Il me disait donc avoir plutôt compartimenté ces deux aspects de sa vie, à regret. Je n’ose dire qu’il était sur la crête entre ces deux versants, car l’image est bien trop éloignée de sa personnalité. Non, il suivait plutôt le ruisseau de fond de vallée, ruisseau creusois aux truites fario de son enfance heureuse.  

La petite
je lui apprends à chercher des champignons
puis à les reconnaître
à distinguer les bons et les mauvais
mais peut-être est-ce déjà lui en dire trop
sur notre monde

Daniel Birnbaum
(Le temps mauve, Éditions Ballades à la lune, 2022)

Bibliographie sélective

Daniel avait publié un recueil dans la collection Polder. Monde, j’aime ce monde. Préface de Cathy Garcia. Éditions Décharge/Gros Texte, 2015.

Le Cercueil à deux places, éditions Gros Textes, 2019.

Aucun angle mort. Préface de Milène Tournier. Éditions du Cygne, 2022.

L’enfance creusoise : Les années Creuse. Jacques Flament, 2017. Quand je serai jeune. Éditions P.i.sage intérieur, 2020. Le temps mauve. Éditions Ballades à la lune, 2022.

Haïkus : deux recueils dans la collection Solstice de l’AFH : Tout va de trois vers, 2016. Mais pourquoi donc est-ce que je parle à ce rocher ?, 2023. Et un magnifique ouvrage bilingue écrit à quatre mains avec Françoise Maurice : Wandering roots : Racines errantes. Pippa, 2023.

Tanka et formes proches aux Éditions du tanka francophone : Le passé inaperçu, 2016. Dérèglements de contes, 2020.

Micronouvelles, aphorismes, pensées : À chute ou abruptes. Unicité, 2019. Zhang-Fu disait. Éditions du Nord, 2023. Rendre lâme mais à qui ? Cactus Inébranlable, 2024.

On peut l’écouter interviewé par Christophe Jubien au Salon de la poésie 2023 : https://radiograndciel.fr/podcast/daniel-birnbaum-2/. Il y parle de son recueil Zhang-Fu disait (prix des Trouvères 2023) et confie son admiration pour François de Cornière, son modèle d’écriture, faite d’émotion ténue, d’accueil et de transmission de cette émotion.

Pierre Gondran dit Remoux


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