
Physalis. Sylvie Marot. Éditions de la Crypte, 2023, 104 pages, 16 euros.
D’une maille tirée, tout un ouvrage peut se détricoter, se détisser. Disparaître. La maille tirée d’Emma — le personnage dont Sylvie Marot nous conte l’existence dans Physalis — est la perte d’un amant, un absent qui, à jamais, est demeuré l’être aimé, baie toujours charnue au cœur des sépales déshabités du physalis, vestige du tissu végétal qui fut écarlate à la belle saison et n’est plus qu’une dentelle sèche.
Cette dentelle, plus encore que symbole de la perte, est métaphore d’une mémoire trouée, de souvenirs qui s’effacent inexorablement et laisse place au deuil blanc, à l’amnésie mélancolique.

Le blanc traverse tout l’ouvrage : de sa peau (« sa nuque est un blanc-seing », « sa peau blanche contra sa peau brune à lui ») aux sucreries (meringue, calisson et pavlova), en passant par les végétaux (Nympheas alba et asphodèles), il envahira peu à peu l’existence d’Emma.
Ainsi, le lait :
Pittura con latte, lait de chaux, lait de figue,
lait d’encaustique, lait de montagne, lait de roche.
Tes pensées aqueuses sont troublées de kaolin.
Ainsi, les oiseaux :
Sterne arctique, paon leucique, paille en queue, choucas des tours, chouette effraie, pétrel des neiges, harfang des neiges, lagopède des rochers, paruline azurée, sizerin blanchâtre, aigrette garzette, cygne siffleur.
Des songes blancs volatils.
[Du choucas des tours, noir intrus de la liste, Sylvie Marot retient avec malice l’iris immaculé. Avec la paruline azurée, petit oiseau bleu nord-américain, elle joue sur le terme d’azurage — qui consiste, en blanchisserie, à ajouter du bleu pour rendre plus éclatants les blancs.]
Ainsi, les fantômes :
Elle sait le goût de l’amour irrejoignable.
Un goût de talc sec,
de farine blanche,
de poudre de riz,
une pâte étouffante au fond de la gorge,
une cendre inavalable.
— Dans sa bouche, des fantômes.
Ainsi, et surtout, la neige qui donne une tonalité toute sensorielle à l’évocation d’un séjour hivernal au Japon :
De tout son long, elle s’étend comme étoffe blanchie au soleil sur les plaines enneigées d’Ojiya.
Dans la neige le fil filé, dans la neige le fil tissé. Neige qui lave l’étoffe, neige qui blanchit. Dans la neige tout commence, dans la neige tout finit (…).

Cette allusion à l’Ojiya-Chijimi, technique traditionnelle de blanchiment des tissus de fibres de ramie sur les champs de neige de la région d’Uonuma, est une des images très fortes du recueil, métaphore de la structure textile du monde et symbolique complexe de la neige, rendant compte à la fois de l’effacement de la mémoire, de la disparition du corps, et de l’équivalence entre les mots et le monde.
Le vent détache des morceaux de mots comme autant de nouveaux flocons, des lettres, des voyelles, des consonnes. Elle souffle la neige comme le vent souffle les asphodèles.
(…)
La glace dans sa bouche crisse sous les dents.
Emma mange les poèmes.

Car la poésie de Sylvie Marot est une magnifique logomancie, magie des mots créateurs du monde, et Physalis pourrait être lu comme un petit traité du kotodama, principe shintoïste des « mot-âmes », de l’« esprit du langage », qui attribue aux sons inspirés par les kamis (les divinités du panthéisme japonais) un pouvoir sur le monde, mots et choses de la nature étant pensés comme se donnant naissance les uns aux autres. Dire le nom, c’est invoquer la chose, invoquer l’action, faire l’expérience ineffable d’une présence immanente dans ce que l’on dit.
Graine poussière, diaspore plumeuse, akène ailé, les mots sont semences que le vent disperse.
Les mots ont structuré l’enfance d’Emma :
Enfant, Emma croyait qu’être adulte c’était connaître les mots. Leur texture, leur ossature, comme leur parure. (…) Doubles consonnes, accents circonflexes, tout était éclat.
(…) Elle ne collectionne rien d’autre que les mots.
Elle chérit les dictionnaires où tout est bien rangé.
Aussi le recueil comporte-t-il des listes de mots. Précises, savantes, drolatiques : météo marine, fruits des arbres, ornithologie, phénomènes astronomiques, anatomie… Autant de lexiques pour étayer le monde.
Dans son musée des choses glanées, elle aligne cupules de hêtre, capsules entrouvertes de paulownia, cônes évidés d’aulne, glomérules de platane, lampions de savonnier.
(…)
Dans les volutes des fonds marins
ou au fond de son oreille une fougère la gratte.
— Un limaçon
une spire
une cochlée
un hippocampe
un déséquilibre ?

De la crosse de la fougère aux canalicules enroulés de la cochlée de l’oreille interne, les mots choisis par Sylvie Marot disent en quelques lignes riches de jeux de polysémie les formes spirales au monde.
Si la parole engendre le monde, en miroir les choses sont représentation du mental. Ainsi en est-il de l’analogie entre tissu et mémoire, entre broderie et vie psychique :
Petitement elle pique la toile de coton. (…) Et ses points de broderie, à la taille et à la blancheur d’un grain de riz, sont des points de suspension. Petit Poucet, elle sème sa mémoire. Elle distance sa mémoire. Elle pointille…
(…)
Au clair vacillant d’un globe de dentellière, elle se penche sur son ouvrage. Devant la finesse du point de réseau, sa vue baisse. Tête penchée, sa vie s’abaisse.
Car ce lien immédiat entre mots et choses qui a fait la joie de la jeune Emma, dont la parole fécondait le monde, fait son malheur de jeune adulte entrée, on peut le supposer, en profonde dépression : rendue atone par la maladie, Emma voit le monde s’effacer peu à peu, son environnement s’appauvrir…
Elle cherche le mot qui ne vient plus
le mot qui s’est perdu
le mot dont sa langue sent la forme mais pas le son.
(…)
Elle étiquette les objets qui perdent leur nom.
(…)
Sa géographie est si limitée. Son tour de soi est un voyage borné au bout de ses ongles et à la pointe de ses cheveux.
(…)
Elle vogue comme glaces flottantes d’Abashiri.
À perte de vue une mer blanche.
Reprenant la métaphore du tissu de mémoire :
Son tissu cérébral se détisse.
Jusqu’à l’éblouissement d’une page (presque) blanche et l’anônnement de mots ayant perdu leur pouvoir dans les dernières pages, qui sont le siège d’une régression physique et langagière tout à fait étonnante et puissamment évocatrice.
Pierre Gondran dit Remoux