
Louis Dorsène. Quatre catastrophes. Vroum, 2023, 104 pages.
Comment dire voilà c’est la terre elle voudrait pas mais
voilà la terre est comment dire
sèche ou plutôt non la terre le sol pas la terre
le sol mais le sol partout le sol sans exception dessus
dessous partout tout le sol donc la terre entière alors
la terre d’accord peut-être la terre voilà comment dire
la terre est
sèche.
(Louis Dorsène, « Déluge »)
Comment dire au monde ?
Plus précisément : comment dire aux enfants des Trente Glorieuses, heureux boomers ayant créé les conditions d’émergence de leur propre prospérité, une prospérité culturelle, économique, médicale jamais rencontrée, que ces conditions sont celles-là mêmes de la fin de cette prospérité.
Comment dire au monde. Qu’il va mal.
Une première génération de poètes et essayistes a posé des jalons d’une articulation entre écologie et poétique (Michel Deguy, né en 1930), d’une « poéthique » du vécu (Jean-Claude Pinson, né en 1947), d’une « pensée-paysage » (Michel Collot, né en 1952) et d’une écopoésie (Marielle Macé, née en 1973, Camille de Toledo, né en 1975).
Désormais, on le sait, c’est la génération de Louis Dorsène (né en 1994) qui cherche de nouveaux moyens efficients de sonner cette alarme. La poésie est un de ces moyens. Mais alors une poésie qui serait militante. Une poésie de l’interpellation. Une poésie de l’adresse. Une poésie performative à même de changer le lecteur et le réel du lecteur. Ce renouveau de la poésie est un laboratoire où se créent des formes osées, des équilibres rhétoriques inédits (quelles parts d’ethos, de pathos, de logos ?), un rapport renouvelé à l’oralité, à la scène — citons Héloïse Brézillon, Victor Malzac, Adrien Lafille, Arnaud Idelon…
Quatre catastrophes est une œuvre représentative, il me semble, de ce mouvement.

Quatre catastrophes investit une thématique, la géologie — embrassant en cela le monde naturel à l’échelle de la planète et de ses grands cycles —, par le prisme du phénomène catastrophique. De ce thème si anxiogène et actuel*, l’auteur extrait quatre catastrophes, qui donnent leur titre aux quatre sections du livre : « Y’a un trou », « Volcan(s) », « Banquise », « Déluge ».
Quatre catastrophes de types tous différents :
- deux catastrophes d’origine anthropique : le trou dans la couche d’ozone et la fonte de la banquise par le réchauffement climatique, différant par le fait que la première a trouvé une résolution heureuse ;
- deux catastrophes naturelles : l’éruption volcanique et les inondations diluviennes, le déluge étant la seule catastrophe à être fortement connotée par le religieux et la dimension punitive.

Mettre sur le même plan les catastrophes naturelles et celles d’origine anthropique ne doit pas surprendre : premièrement et fonda-mentalement, l’Homme est partie prenante (ô combien prenante) de la nature, sans exclusive ontogénique, et, deuxièmement, à l’échelle géologique, tant par l’ampleur des conséquences que par leur soudaineté, l’humanité est une catastrophe naturelle « comme les autres ».
Ce thème de la catastrophe est enjeu d’un propos politique qui emmène le lecteur au-delà du constat naturaliste ; à l’exception notable de la première partie (« Y’a un trou ») consacrée au trou dans la couche d’ozone, catastrophe que l’humanité aura évitée de justesse (par la politique réglementaire mondiale de remplacement des fréons des systèmes réfrigérants), qui introduit l’ouvrage sur une tonalité résolument drolatique, détachée de l’urgence d’agir. Le trou dans l’ozone, catastrophe évitée, se pose exemplairement comme preuve qu’une solution puissamment relayée au niveau internationale est possible. Le texte « Y’a un trou » également est exemplaire : il dresse le dispositif poétique de l’ouvrage.
« Y’a un trou » ferait fumer les machines de textométrie utilisées parfois à l’Université pour acquérir des données quantifiées de stylistique, notamment de récurrences et rapprochements. On trouve 103 occurrences du mot « trou » en la quinzaine de pages que compte ce poème. Celui-ci procède d’un effet de saturation, de litanie.
Il est peu utile d’essayer de caractériser plus précisément les modes de répétition à l’œuvre — la rhétorique analytique a étiqueté soigneusement tous les procédés possibles de répétition (rimes, anaphore, anadiplose, antépiphore, épanaphore, épiphore, épanode, épizeuxe, épanadiplose, symploque, palilogie, répétition encadrante, gigogne, en attelage, mêlée, expolition, réduplication…), découpant le dire répété en autant d’unités spécifiques, comme pour s’assurer que la répétition, le continu insaisissable, s’embourbe dans l’unique, le discret quantifiable, et s’interrompe, ouf !, ce qui est une fort belle façon de passer à côté du sujet.
Retenons plutôt les idées de ressassement, d’itération mathématique et de boucle, qui sont au fondement de la poétique de Louis Dorsène.
Ressassement
Ce schéma particulier de la répétition — ce va-et-vient incessant à la recherche d’un sens qui échappe toujours — est un thème littéraire croisé dans le ressassement existentiel d’un Charles Juliet, le ressassement caustique d’un Thomas Bernhard, le ressassement inhérent à l’écriture selon Blanchot…
Je cite Éric Benoit (Écriture du ressassement, 2001) : « Étymologi-quement, ressasser signifie : faire repasser par le sas, c’est-à-dire par le tamis, par le blutoir, par le crible, une matière ou une farine ou un liquide, pour filtrer. Sas, de setacium, ou seta (la soie) : pièce de tissu (crin, soie, voile) montée sur un cadre de bois, servant à filtrer diverses matières. La textilité du texte peut donc faire sas. Par extension, ressasser sera : faire repasser par le sas ou le tamis de l’esprit, de la parole, du texte, pour retenir des éléments toujours plus fins, jusqu’à l’infinitésimal, jusqu’au mot qui serait le fin mot. »
Louis Dorsène ressasse les mots (le trou, l’iceberg, le rien, le gris cendre, la goutte…) pour, à chaque cycle, extraire un peu plus de sens, créer toujours plus de tension, progresser dans sa démonstration.
Car Quatre catastrophes utilise les codes de la démonstration mathématique, évidemment pour mieux les détourner.
Itérations mathématiques et pastiche
Itérer une opération mathématique, c’est la répéter un certain nombre de fois en prenant le résultat précédent comme point de départ de l’opération suivante.
L’itération du mot ou du groupe de mots a plusieurs fonctions ici :
- elle est le ressort de la dimension de pastiche : la forme du discours scientifique (axiome, hypothèse, démonstration…) est tournée en dérision. Ces passages au ton faussement technique apportent beaucoup de drôlerie et, plus fondamentalement, disent les limites de la prétention scientiste et, plus généralement, de l’orthodoxie qu’elle soit économique capitalistique ou techniciste ;
- elle porte la dimension argumentative du discours poétique militant (on pourra citer ici de tels usages de la répétition dans les poèmes militants d’Eluard (Poésie et vérité 1942…)) ;
- elle est le soutènement d’un rythme lancinant de la langue.
Un extrait de « Volcan(s) » :
Au premier regard on est frappé par la différence de densité typographique entre ces deux pages en vis-à-vis. La « 5 » apparaît saturée, exige une lecture rapide : elle est le temps de l’éruption proprement dite et de la coulée de lave inarrêtable et destructrice ; tandis que la page « 6 » s’aère, s’étale, ralentit le rythme… temps du refroidissement et du retour à l’état de sommeil du volcan dans un paysage changé.

Boucles électroniques et agir politique
Ces plages d’itérations forment en effet des boucles répétitives, modulées (jamais mêmes), certaines très longues, d’autres locales, et résolutives (proposant des climax, sources de drôlerie, de tristesse, de progression dans la narration). La boucle est au cœur de la musique électronique et peut-être est-ce là qu’il faut trouver la source d’inspiration de ce procédé de répétition dans le langage (et également du sample de La Fontaine que le lecteur découvrira dans la partie intitulée « Déluge » !).
De fait, l’ouvrage porte un QRcode qui mène à la mise en voix du texte (interprétation de Maïa Foucault sur une musique d’Aquila Clanga) et Louis Dorsène fait partie du collectif [cargo], qui monte des performances où poésie et musiques électroniques dialoguent, fusionnent, entrent en résonance et en synergie.
Synergie, car la prise de parole poétique-musicale-plastique devient performance performative, c’est-à-dire génératrice d’un agir politique sur le monde.
La partie intitulée « Banquise » est la plus politique des quatre. Le capitalisme y est comparé à l’iceberg, comparaison qui fonde (!) des raisonnements scientifiques drolatiques, qui n’en sont pas moins un efficace manifeste des revendications d’une écologie politique révolutionnaire.
Un extrait de « Banquise » :

Modernité et tradition du spoken word
Cette approche politique de la poésie parlée, cette interpellation, relève à la fois d’une grande modernité (par la création digitale souvent associée et par les problématiques convoquées) et de la tradition du spoken word.
Fait majeur de la performance poétique de la Beat generation dans les années 60 et 70 (William Burroughs et Brion Gysin, Lawrence Ferlinghetti…, dont on trouve facilement les enregistrements sur Spotify ou YouTube), le spoken word se fait plus politique encore lorsqu’il porte les revendications du mouvement Black Power (Gil Scott-Heron, The Last Poets…), et fait résonner aujourd’hui plus que jamais grâce à Kae Tempest le chaos (et la douceur) du monde. Si la poésie déclamée est ainsi reconnue principalement comme un phénomène anglo-saxon sous la forme du spoken word, il faut rappeler le parlé-chanté de Ferré et, hélas bien moins connues, les stupéfiantes interprétations de textes de Prévert et Cocteau par Marianne Oswald dans les années 30 et 40, à laquelle il me plaît de rendre hommage pour conclure cette note, en une boucle temporelle du passé au plus présent de la jeune poésie contemporaine.
Pierre Gondran dit Remoux
Quelques liens
Éric Benoit, Michel Braud, Jean-Pierre Moussaron, et al. Écriture du ressassement. Presse Universitaires de Bordeaux, 2001.
Julia Holter. « Mon mode de résistance s’appelle poésie ». Pensée écopoétique de Michel Deguy. In : Sylvain David, Mirella Vadean. La pensée écologique et l’espace littéraire. Cahiers Figura, numéro 36, 2014 .
Pamela Krause. Michel Collot : Un nouveau sentiment de la nature. Actua Philosophia, novembre 2022.
Gaspard d’Allens. La poésie de Marielle Macé, une arme pour affronter la catastrophe. Reporterre, 3 octobre 2022.
Anne Gourio. L’Écopoèthe : émergence d’une nouvelle figure d’auteur en poésie contemporaine. ELFe XX-XXI, 10, 2021.
Kae Tempest. Qu’on leur donne le chaos. Traduction de Louise Bartlett et D’ de Kabal. Arche, Collection Des Ecrits Pour La Parole, 2022.