
L’odeur des pierres mouillées, par Léa Rivière, éditions du commun, 2023, 110 pages, 13 €.
Léa Rivière est danseuse. Elle vit et travaille dans le sud du Massif central.
Conte de la transition
« TRANS c’est le nom d’un trou. C’est le nom d’un fossé, un écart.
(…)
Cette distance, ce trou, cet écart, entre la norme et moi, n’existe que par rapport à cette norme. Si la norme disparaît il n’y a plus rien pour être entre, pour être en dehors, il n’y a plus d’écart, plus rien à nommer.
Je suis pas trans dans la forêt. »
Si Léa Rivière explique fermement que le nom trans est avant tout un regard porté, elle n’en revendique pas moins le long, douloureux, précieux, exaltant, épuisant travail de la transition. La transition des corps est chose à la fois naturelle et risquée, collective et trop souvent solitaire. Une douleur et une joie.
Un des enjeux de ce texte est de soigner les douleurs et de conter les joies.
L’auteure construit un texte-soin, un poème-care. Créer/offrir un conte queer, c’est partager un narratif de la reconnaissance, faire parler les mortes — celles qui partent jeunes et celles qui ont vieilli de toutes les luttes. C’est aussi faciliter la transition : celle des corps ? Pas seulement. La transition des corps est métaphore de la transition nécessaire de notre rapport au monde. Car L’odeur des pierres mouillées est aussi un écopoème, une formidable réalisation du nouveau « pacte pastoral » que le poète et essayiste Jean-Claude Pinson a appelé de ses vœux : une écriture qui soit non seulement une habitation poétique de la Terre, comme Hölderlin la saluait (en auteur solitaire et romantique), mais aussi une promesse de création communautaire et partagée, une « utopie concrète » habitée en poètes, en performers.
Ce texte d’une infinie douceur est aussi d’une infinie politique.
Le corps comme matière du monde
Quel est le lieu de cette utopie wittigienne ? Un lieu de transition, un lieu de bordure, de lisière : la rive d’une rivière, avec ses pierres mouillées, ses racines nues, ses bancs de quartz blond, sa topologie complexe, changeante, et son biotope riche, à la fois forestier, aquatique et spécifiquement ripicole (propre à la rive) — l’écologue parle de « corridor rivulaire » (cela ne sonne-t-il pas étonnamment comme le nom d’un néo-organe sexuel ?). Le recueil lui-même symbolise un lieu de transition : il est scindé en deux par une double page au noir où viennent clapoter les textes de la double rive ainsi créée.

Une communauté queer s’est installée et a fait village au bord de l’eau, les « lesbiennes géologiques ». « Étendues l’une dans l’autre » ne forment-elles pas des « reliefs en forme de cordillère, avec les vallées, les plateaux et les crêtes, les dykes basaltiques et cireux, les fosses, les volcans, les récifs » ? Et ne sont-elles pas les passeuses du temps long — géologique —, conteuses de l’histoire éternelle des transidentités ?
« Elles ont des bites, des clits, des poils sur les seins, des seins sous les poils (elles disent que c’est différent, des histoires différentes), des seins sans poils, des poils sans seins, des seins coupés, des seins virtuels, des seins disparus, des seins qui affleurent, qui arrivent, qui débordent, qui galèrent, qui sont espérés, qui sont invités, qui sont de passage, des seins qui vont et viennent, des seins dont il n’est pas question. »
Ces femmes, par leurs corps plongés dans la biodiversité et la biodiversité de leurs corps, établissent des relations fusionnelles et réciproques avec la rivière et la forêt.
« Elles disent qu’elles sont la rivière quand elles sont dans son lit, que faire partie d’une rivière c’est être la rivière.
Elles appellent ça une métonymie géologique. »
Ces relations de symbiose participent du soin à la communauté :
« Elles s’emploient à susciter en elles des sensations de sécurité par corégulation des systèmes nerveux (entre eux et avec les choses sans nerfs).
(…)
Lorsque l’une d’entre elles meurt, ce sont les arbres qui s’occupent de tout. Et elles suivent (le bruit du vent dans les ramures). »

Un concept écologique est le riparian buffer (« zone riparienne tampon »), zone boisée de part et d’autre d’un cours d’eau qui, par la complexité biotique préservée, protège celui-ci des activités humaines sur les terres environnantes, pratique de conservation qui améliore la qualité de l’eau. Le village-rivage queer serait un tel riparian buffer, où les membres s’épaulent et se réparent/se protègent des agressions transphobes et lesbophobes. Lieu transitionnel en de nombreux sens du terme, donc. Notamment dans le sens de sa temporalité : transition avant un temps où le buffer serait inutile ?
Cette relation au monde est un bouleversement identitaire (au double sens de trouver une identité profonde et de devenir une identité du monde). La narratrice, dans le poème-titre « L’odeur des pierres mouillées », vit une telle épiphanie. Le contexte est une problématique trans, le besoin ambigu d’être perçu (to feel seen) : « Est-ce que je suis/fabriquée/par la manière d’être perçue ?/Est-ce que je/deviens ce qu’on/voit de moi ? »
Plus loin :
« Hier
la rivière
a eu l’air de me demander
et si tu devenais
ce que
tu
perçois ?
J’ai fondu en larmes sur le rocher.
Parce que je n’avais d’yeux que pour elle. »
Les pierres mouillées du titre le sont donc par les larmes de Léa. Mais ces larmes sont la rivière même. Car Léa est devenue Rivière puisqu’elle devient ce qu’elle perçoit plutôt que telle qu’elle est perçue par les autres.
Le langage comme matière du monde
« Des lesbiennes géologiques : elles racontent une histoire.
Elles se la disent à elles-mêmes, les unes aux autres, calées entre les pierres à l’ombre des arbres (la rivière un peu plus bas, on l’entend vrombir doucement). Des chênes, un frêne, des touffes de noisetiers, plutôt du granite assez clair, mousses, quartz, lichens, coussins, carafes d’eau, la lumière bouge entre les feuilles. »
Au-delà de la symbiose des corps au monde, c’est le langage qui scelle l’alliance entre le monde et la lesbienne.
Dire des histoires c’est non seulement dire son histoire, dire l’histoire de ses proches disparues, mais c’est aussi rapporter l’histoire que le monde conte. Le ferment et le ciment de la communauté résident dans la parole partagée et celle-ci est dans le même temps pacte avec le lieu.
« Elles disent que tout ce qu’elles savent, les rivières leur ont appris. »
Le projet écopoétique apparaît alors explicitement :
« Elles disent que les histoires et le monde c’est la même chose, ou que histoires est synonyme de relations et que c’est la matière du monde. »
Le langage et le monde c’est la même chose et cette relation est métonymique (l’un exprime l’autre car l’un et l’autre sont établis dans une relation nécessaire), littérale et non métaphorique.
Raconter une histoire, c’est jardiner. Raconter une histoire, c’est déplier un sol :
« À un moment chacune partage ses géologies ancestrales. »
Corps, sols, histoires sont établis dans un même réseau de relations :
« Chaque histoire est toujours une histoire dont la composition est minérale.
Elles disent que les histoires des sols sont des histoires des corps. »
Un genre de rôle
Le degré le plus subtil et avancé de la relation est l’émergence du rôle dans l’éclipse du genre et même celle de l’identité.
« Elles ont remplacé depuis longtemps gender identity par gender role.
Puis les gender roles se sont petit à petit altérés en genres de rôles et elles n’en parlent plus vraiment.
(…)
Elles disent que le rôle est une forme de stabilisation, densification, épaississement ponctuel de certaines relations.
Alors que l’identité serait plutôt leur négation — le projet de faire du monde un plan neutre avec des choses distinctes posées dessus (…) »
Dans la seconde partie de L’odeur des pierres mouillées — une narration toute différente de la première, puisque le poème cède la place à une prose, vive et drôle —, deux jeunes femmes, Leo et Lila, partagent leurs pensées, leurs corps, leurs réflexions sur la nécessité d’un village. Est approfondie cette notion de rôle — Lila va devenir thanatodoula, doula des morts, c’est-à-dire accompagnatrice des personnes en fin de vie et des proches après le décès —, voire de métamorphoses.
« On a tous nos affleurements spécifiques. Quand je pense au village, je vois une carte de susceptibilités qui se dessinent, se déplient, se rétractent, s’enroulent, disparaissent, ressurgissent. Celle-là pourrait se transformer en chat le moment venu, celui-là en dauphin d’eau douce en cas de crue, celles-là en pompiers s’il y a le feu aux poudres, ou en bateau, en chanteuse d’opéra, en grain à moudre, en vallée de larmes si les temps sont arides. »
Les plis à déplier sont le corps de la lesbienne, la carte de ses affleurements est la projection de ses lieux de vie, la tectonique de ses plaques ses rôles changeants, son langage la matière minérale du monde. Oui, vraiment, les lesbiennes sont géologiques.
Pierre Gondran dit Remoux
Derniers ouvrages parus de Jean-Claude Pinson.
Vita poetica. Essais d’écopoéthique. Éditions Lurlure, 2023.
Pastoral. De la poésie comme écologie. Éditions Champ Vallon, 2020.