Autumn leaves

Alain Marc Guillaume. Je vais jamais au cinéma. Éditions de la dernière colline.

Il y a un seul « je » dans ce recueil, il est sur la couverture. Une manière de régler la question d’entrée de jeu… Car le poète bordelais Alain Marc Guillaume, pendant sa carrière de bouquiniste de la rue Sainte-Catherine, il en a vu passer des « je », des « moi » des « égos » qui emplissent les pages. Il chasse donc radicalement ce pronom personnel qui sonne si impersonnel à l’oreille de l’autre. Il nous parle de lui, oui, tout lui — son Amérique, la musique, sa fille, sa ville, ses chats, ses clopes, le fantôme de son père… Mais, en escamotant ce « je », il entrouvre sa phrase, glisse au lecteur un « tu peux entrer, on va parler de moi mais on va parler de toi ». Oui : il a jeté la clé du « je » qui verrouille tant de textes :

« quelque temps qu’étais pas passé » / « ne sais » / « me rappelle » / « ça me souviens » / « quoique dise » / « mais l’ai pas voulu » / « aurais pas dû »

À 70 ans, l’auteur est dans cette zone grise, cet entre-deux âges de la vie quand « corps et cœur deviennent galère » : le deuil de l’avenir est fait mais pas le deuil du passé. Entre-deux temps. Entre-deux lieux. La parenthèse d’une marche dans la ville, des parcours en voiture. Peu importe le point de départ ou le point d’arrivée, ces temps de transit sont au cœur de plusieurs poèmes. Là où rien n’a changé, ou si peu : première, seconde, troisième, la vitesse parfois, la musique toujours — les orgues, l’opéra, Chet Baker ou Bill Evans. Où la pensée s’assoie. Où les mots viennent. Un lieu de repli aussi. Où laisser, enfin, la mélancolie cristalliser. Parce qu’en dehors la vie file, et c’est tant mieux, c’est son tempérament. Ça clope, ça boit, ça fonce :

« parce que mon cœur
il est trop du temps, trop sur pile
sais pas se détendre
se laisse pas aller vraiment
savoure à la va-vite
lui faut les bruits de la vie
les bruits de la ville
 »

Dans la voiture, devant, les essuie-glaces vont et viennent, mais le soleil couchant brûle dans les rétros. La ville, ou plutôt le glacis des « Zones d’activités », le poète la traverse avec tristesse. Il y a de quoi :

« autour d’eux flambaient blanches
maisons néo-pavillonnaires
proprets gravillons
toboggans, piscines
ballons et balançoires, jardinet
tous colorés de joie en plastique
 »

Jusqu’à chialer pour un rien : une affiche entraperçue, un chien figé dans un aboiement, qui semble dire :

« y a rien là ! y a personne !
t’arrête pas !
c’est l’enfer ici !
file file mon frère !
 »

Jaillit la détresse du monde.

Parfois, fugitivement, le regard est accroché et le souvenir déboule derrière l’épaule :

« en la nuit
sur les petites routes de campagne
à gauche dans mon rétro
un feu à la volée s’enfuit
comme un shoot filant
à la Fellini
branchailles/feuilles encombrantes
grésillent au fond d’un jardin
derrière une bicoque

toujours beau
inattendu
un feu en hiver un feu dans la nuit
un feu qui me dit
combien aimais les partager avec mon père
ces manières de Saint-Jean purificatrices
au bout du jardin

étaient silences entre les craquements
les agonies des bois tordus
sèves qui sifflaient
hypnoses qui closaient les lèvres
éclats qui sautaient
sous la bêche en levier
ravivant les incandescences
 

(…)

alors dans mes phares
avant les bientôt entrepôts
les nouveaux buildings
les navires de béton éclairés à l’ozone
en périph de métropole
qu’ont tout écrasé des jardins ouvriers ou pas
me dis
demain je sais pas
le sens pas
demain
c’est peut-être pas grandir
ça
pas accepter vraiment
d’une manière l’autre
renâcler comme un têtu bourricot


mais demeure encore
insécable
de ce monde-là
qui a fui à la volée dans mon rétro
tout à l’heure
comme un shoot filant

à la Fellini »

La ville ! La vraie, il l’a connue : le New York de Paul Auster, le Greenwich Village des derniers de la Beat generation, sa jeunesse, ses vingt ans :

« quand j’entends New York
à la seconde c’est l’hiver
un vent de glace qui vient de la mer
la neige sale
en laquelle pataugeaient bras dessus bras dessous
sur ce cliché magique
Dylan et sa copine d’alors qui semblaient s’aller
d’une incroyable jeunesse
tenant le monde
 »

Cette Amérique une fois vécue on la vit pour toujours : avoir l’œil attiré par les chevaux des champs de bord de route, s’imaginer faire tourner façon cow-boy son lasso dans une bourgeoise rue bordelaise, voir les Peaux-Rouges attaquer le tramway peureux de la rue Watt !

Car la mélancolie qui file d’un bout à l’autre du poème n’est jamais lugubre : elle est pleine de pudeur, à mots voilés comme la cigarette a voilé la parole.

Certains poèmes se terminent par une douce redite d’un vers déjà écrit. Comme la nostalgie même du début du poème : instantanée, interne. La boucle du fil que la couturière tire pour fermer le point. Doucement comme le cœur se serre.

Pierre Gondran dit Remoux

Alain Marc Guillaume c’est aussi une voix formidable : allez l’écouter sur son facebook lire des poèmes de lui ou d’autres, dire la vie, dire la musique.


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